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20 Septembre 2017 | 29, Elul 5777 | Mise à jour le 20/09/2017 à 12h11

Rubrique Moyen-Orient/Monde

Georges Malbrunot : « Trump a épousé les thèses saoudienne et émiratie »

Auteur de plusieurs enquêtes sur les Etats du Golfe, dont « Nos très chers émirs » (Michel Lafon, 2016), Georges Malbrunot estime que le Qatar devra rentrer dans le rang, sans renier pour autant totalement son autonomie diplomatique.

Actualité Juive: Le Qatar a-t-il été surpris par la radicalité et la coordination des mesures d’isolement dont il fait l’objet ? 

Georges Malbrunot : Oui, l’émirat a été surpris, même s’il avait vu monter la crise ces derniers mois. Les Qataris ont la preuve qu’ils ont été victimes d’un hacking, ce qu’ont confirmé le FBI et l’ambassade de France au Qatar, mettant en cause des hackers russes. En arrière-fond, il faut souligner le lobbying des Emirats arabes unis (EAU) à Washington, comme l’a récemment exposé un article du New York Times. Il y a deux ans, un proche de l’émir Tamim me disait enquêter sur cette activité, mais personne n’imaginait que cela prendrait une telle ampleur. Cette crise rélève une part de vérité et une part d’instrumentalisation. Une part de vrai, parce que le Qatar soutient effectivement les Frères musulmans, le Hamas à Gaza et Al Qaïda  en Syrie via des financements privés. Mais aussi une part d’instrumentalisation, dans le cadre du combat saoudien contre l’Iran. On reproche en effet au Qatar de jouer une partition solitaire sur ce dossier et de ne pas avoir suivi la ligne de l’Arabie Saoudite, des EAU et, plus récemment, de Donald Trump.    


A.J.: Quel rôle joue Donald Trump dans ce dossier ? 

G. M. : Donald Trump a épousé les thèses saoudienne et émiratie. Une nouvelle génération de leaders au pouvoir dans le Golfe règle désormais les crises de manière non conventionnelle. Des procédés comme le hacking ou le lobbying ne sont pas habituels chez les Bédouins. Le vice-prince héritier saoudien, Mohammed Ben Salmane (« MBS ») et Mohammed Ben Zayed (« MBZ »), le prince héritier des Emirats, trouvent en Trump une personnalité aussi impulsive qu’eux. « MBS » et « MBZ » profitent d’une conjonction d’astres pour aller plus loin aujourd’hui face au Qatar. M. Trump apporte la caution à leur activisme. Le président américain a en effet deux priorités : l’islam politique et l’Iran. Exactement les mêmes que « MBS » et « MBZ ». Sans Trump, les responsables arabes n’auraient pas réagi ainsi.      

Ceci dit, la position américaine a évolué au fil des jours. Après le tweet de Trump, le Secrétaire d’Etat, Rex Tillerson, a rappelé l’importance de la base américaine au Qatar dans le cadre du combat contre l’Etat islamique en Syrie et en Irak, ce qui a amené le président américain à échanger par téléphone avec l’émir Tamim. Ce rétropédalage américain motive le Qatar à maintenir sa ligne diplomatique et à ne pas infléchir la ligne éditoriale de sa chaîne d’informations, Al Jazeera. Les appuis d’Oman, du Koweït ou de l’Algérie relativisent en outre l’idée d’un isolement du pays.


Le Qatar soutient effectivement les Frères musulmans, le Hamas à Gaza...


A.J.: Le Qatar sera-t-il contraint de rentrer dans le rang ?

G. M. : Cette crise démontre qu’il n’y a pas d’unité, à court terme, dans le Golfe au sujet de l’Iran. L’éclatement du Conseil de coopération du Golfe saute aux yeux. A long terme en revanche, le Qatar sera contraint de céder, mais pas nécessairement sur l’ensemble des revendications saoudiennes. L’émir Tamim n’ira pas à Canossa. Côté saoudien, le sujet le plus important est l’Iran. Pour les Emirats arabes unis, c’est l’islam politique. En l’état, le Qatar est dans une posture de défi. 


A.J.: François Bayrou a annoncé la fin prochaine des avantages fiscaux accordés aux investissements qataris en France. Comment cette décision est-elle perçue au Qatar ? L’émirat décidera-t-il en conséquence de redéployer massivement ses investissements vers d’autres capitales, par exemple vers Londres ?  

G. M. : L’annonce électorale d’Emmanuel Macron d’une suspension de la convention fiscale accordée au Qatar a été suivie avec un peu de crainte par Doha. Emmanuel Macron a mis plusieurs jours avant de prendre Tamim au téléphone, après son élection, et le Qatar a en effet des choses à se reprocher. Emmanuel Macron a été plus dur avec Doha que ne l’avait été François Hollande et surtout Nicolas Sarkozy, parce qu’il considère que ce régime n’est pas « clean » sur l’islamisme, tout comme Riyad ne l’est pas en matière de prosélytisme. Néanmoins, la France a des intérêts aussi bien en Arabie Saoudite qu’au Qatar. Et un certain nombre d’affaires franco-qatari possèdent une part d’ombre, l’émirat ayant pu aider Paris sur des dossiers sensibles.

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