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23 Octobre 2017 | 3, Heshvan 5778 | Mise à jour le 18/10/2017 à 16h53

Rubrique Régions

René Gutman : « L'exception strasbourgeoise en France »

(DR)

René Gutman, 66 ans, laissera au mois d'août le poste de grand rabbin du Bas-Rhin et de Strasbourg qu'il occupe depuis 1987 à l'actuel rabbin de Toulouse, Harold Weil. Il évoque, avant de partir s'installer en Israël, son départ et sa mission exercée pendant des décennies durant lesquelles le judaïsme strasbourgeois s'est profondément transformé.

Actualité Juive: Dans quel état d'esprit quittez-vous le poste de grand rabbin du Bas-Rhin que vous exercez depuis trente ans ? 

René Gutman : L'accueil indescriptible qui nous a été fait, mon épouse et moi aux différentes cérémonies ou manifestations qui ont marqué la fin de ma mission comme grand rabbin de Strasbourg et du bas-Rhin, est à la mesure de la nostalgie qui m'étreint à l'idée de quitter cette communauté où nous avons vécu presque trente ans, vu grandir nos quatre enfants et partagé l'histoire tant sur le plan collectif qu'individuel.

A l'heure du bilan, la prise de conscience du chemin parcouru remet un peu d'ordre dans ma vie intérieure et m'impose un exercice de modestie et d'humilité eu égard aux marques de générosité et d'humanité sans lesquelles ma carrière rabbinique n'aurait pas laissé en moi ce sentiment,  à l'instar de ce qui est dit du Cohen gadol ( le grand prêtre) le jour de Kippour et à l'issue de son « avoda » (service au Temple), d'être « entré en paix, et d'être ressorti en paix ».


A.J.: Quels moments forts restent particulièrement vifs dans votre souvenir ? 

R.G. : Beaucoup de rencontres et de manifestations ont évidemment marqué mon rabbinat : la réception du Pape Jean-Paul II, les Marches organisées après la profanation du cimetière de Carpentras et  lors de la venue de Yasser Arafat au Conseil de l'Europe. Il y eut aussi l'accueil de Anatoli Charansky tout juste libéré des geôles soviétiques en présence de Simone Veil z"l, alors présidente du Parlement européen, la cérémonie en présence du président Hollande au cimetière profané de Sarre Union, l'inauguration de l'Espace André Neher ( aujourd'hui le Centre Eshel) par Elie Wiesel, l'inauguration de la synagogue de l'Esplanade et de celle de Rambam avec le grand rabbin Sitruk z"l, et bien d'autres épisodes au souvenir plus ou moins vif.


A.J.: L'évolution de la communauté juive de Strasbourg durant les dernières décennies semble marquée par un double phénomène : renforcement de la vie religieuse d'un côté, éloignement de cette vie religieuse des institutions consistoriales de l'autre. Partagez-vous ce constat  ?  

R.G. : Pas du tout ! Votre  question est malheureusement symptomatique de la critique aveugle depuis des décennies dans nos communautés contre tout ce qui relève de l'institution consistoriale. Certes, extérieurement les Consistoires  ont fourni assez d'argumentations à leurs détracteurs au siècle dernier pour justifier les critiques. Mais depuis plusieurs années nous sommes témoins  que la vie juive, qui a toujours été forte à Strasbourg, s'est transformée au gré d'un bouleversement vécu conjointement avec  le Consistoire lui-même et les afflux de bnei torah et d'avréh'im  en un véritable « makom chel Torah ». Des collelim et des batei midrachot jaillissent les uns après les autres aux quatre coins de la ville !

Or, contrairement à ce que l'on pense, cela n'a été rendu possible que par le partenariat implicite du Consistoire et du grand rabbinat tel que je l'ai conçu dès mon arrivée, avec ces nouvelles forces vives, en encourageant leur installation auprès des pouvoirs publics et en prenant part ainsi à cet élan de Torah, faisant de Strasbourg la capitale spirituelle du judaïsme français. Je tiens à faire savoir que le Centre communautaire abrite depuis un an  un collel très actif dans la communauté. Il est enfin à souligner que la moitié de nos rabbins ont reçu une solide formation en halakha dans les collelim d’Israël et de Strasbourg précédée par leurs études à l’École Rabbinique, double formation dont un rabbin digne de ce nom  ne peut aujourd’hui se passer et qui fait du beth-din de Strasbourg, sous l'autorité de son Dayan, le rav Szmerla, l'exception strasbourgeoise en France.  


« La critique aveugle de l'institution consistoriale »

A.J.: Lors de votre discours d'au revoir prononcé lors de la cérémonie organisée en votre honneur à la grande synagogue,vous avez invité vos coreligionnaires à être moins «prudents», à ne pas craindre les «innovations et les expérimentations». Pouvez-vous développer ce message ? 

R.G. : Si j'ai insisté sur la mutation des esprits dans l'espace communautaire ouvert de plus en plus à l'étude de la Torah , cela ne se passe pas sur le même plan  pour d'autres domaines. Il y a, par exemple, par rapport à ce que représente l’État d'Israël une sorte de « neutralité bienveillante » quant à sa place dans la vie spirituelle. Je constate, non sans amertume, que la célébration de Yom haatzmaout reste toujours un débat, même dans certaines synagogues relevant  du Consistoire.  Sur le plan culturel, l'absence d’intellectuels juifs engagés au sein de la communauté, en dehors de fins esprits, et d'une tradition de mécénat encourageant les publications de haut niveau, se fait ressentir par la rareté des conférences, animations et événements en dehors de la Journée du  Livre organisée par la Wizo. Mon discours « d'adieu » a ainsi été l'occasion d'encourager la Communauté à s'engager plus en avant dans ces deux dimensions essentielles à mes yeux, pour que Strasbourg puisse justifier à l'avenir du prestige que nous sommes nombreux à avoir essayé de donner à notre communauté, et qui lui vaut l'admiration du judaïsme français.

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