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20 Septembre 2017 | 29, Elul 5777 | Mise à jour le 20/09/2017 à 12h11

Rubrique Culture/Télé

Romans israéliens, une histoire française

Amos Oz, Zeruya Shalev et Aharon Appelfeld (Wikipedia)

Des éditeurs reviennent sur le succès remporté par la littérature israélienne en France.

Quelle maison d’édition n’a pas dans son catalogue un écrivain israélien ? Fortes d’un succès critique qui ne se dément pas, les lettres israéliennes, et par-delà hébraïques, figurent parmi les plus dynamiques du marché hexagonal. La rentrée littéraire de l’automne n’échappe pas à la règle. Après le remarqué Une nuit, Markovitch, Ayelet Gundar-Goshen fait coup double avec Réveiller les lions (les Presses de la Cité), tandis qu’Un fusil, une vache, un arbre et une femme de Meir Shalev sortira en octobre chez Gallimard dans la collection « Du monde entier ». Mais convient-il de parler d’une littérature israélienne ? Qu’il y a-t-il de commun entre le facétieux Etgar Keret (Actes Sud), Yehoshua Kenaz (Stock) ou l’auteur de l’inoubliable Beaufort, Ron Leshem (Seuil) ? 

« Il est difficile de mettre tous ces auteurs sous un même toit », estime pour Actualité juive Katharina Loix Van Hoof, responsable du domaine étranger chez Gallimard. Immédiatement, un nom sort du lot dans la discussion, celui d’Amos Oz. « Il est très important pour nous », souligne l’éditrice. « C’est un grand romancier et sa voix de sage compte sur les questions politiques ». Gallimard publiera d’ailleurs l’année prochaine « un recueil d’essais sur la haine », intitulé Bonjour les zélotes. 

D’autres romanciers ont suivi le sillon creusé par l’auteur d’Une histoire d’amour et de ténèbres (2004). Cofondateur des éditions de l’Antilope, qui publient notamment Daniella Carmi et Eran Rolnik, Gilles Rozier relève « l’intensité » de la production littéraire d’un pays pourtant de taille modeste. « La littérature israélienne s’appuie sur la grande variété à la fois d’origines (Europe, Asie, pays arabes) et d’expériences de ses auteurs. Par le prisme de la société israélienne, on ouvre une fenêtre sur le monde », analyse l’éditeur pour Actualité juive. « On trouve des résonances avec l’Europe orientale chez Amos Oz ou Meir Shalev, avec l’Egypte chez Moshe Sakal (auteur de Yolanda chez Stock en 2012) et Orly Castel-Bloom (Le roman égyptien, Actes Sud, 2016). » 

Il faut remonter aux années 1970 pour observer le premier tournant dans la réception des lettres israéliennes en France. « A partir de là, la littérature israélienne est perçue en France comme distincte de la littérature juive, avec des auteurs comme Yoram Kaniuk (Stock), Amos Oz (Calmann-Lévy) et David Shahar (Gallimard), qualifié en 1978 de « Proust oriental » par Jacqueline Piatier, et lauréat du prix Médicis étranger en 1981 », expose pour Actualité juive Gisèle Sapiro, directrice de recherches au CNRS. « Dans les années 1980, le nombre de traductions augmente significativement – on passe d’une moyenne 5,5 par an à 10,5 par an entre 1980 et 1987 à 11 entre 1987 et 1997 –, les intermédiaires (éditeurs, traducteurs) se diversifient. »


« La politisation de la littérature israélienne est liée à la première Intifada »

A côté des auteurs, d’autres relais participent en effet au dispositif d’installation de la littérature israélienne en France. « Cette importation repose sur un ensemble d’acteurs, de l’Institut pour la traduction de la littérature en hébreu aux éditeurs les plus impliqués, qui se sont multipliés (la collection « Lettres hébraïques » chez Actes Sud notamment), en passant par les traducteurs, qui se recrutent par deux canaux principaux : la formation linguistique (Inalco, agrégation d’hébreu), l’émigration (souvent aller-retour) », explique Gisèle Sapiro. La sociologue de la littérature note également que « le groupe des traducteurs les plus actifs s’est féminisé et professionnalisé depuis les années 1990 ». Le travail de Sylvie Cohen (Amos Oz), Valérie Zenatti (Aharon Appelfeld) ou Rosie Pinhas-Delpuech – également directrice de la collection « Lettres hébraïques » - est ainsi souvent remarqué par la critique.  

D’autres circonstances, plus conjoncturelles, ont pu jouer un rôle d’accélérateur. Dans une étude parue en 2009 dans la revue « Yod », la chercheuse Zohar Shavit relève un regain d’intérêt en France lors des périodes « de crise ou d’instabilité politique » en Israël, citant à l’appui de sa thèse le prix Femina étranger attribué en 1988, pendant la 1e Intifada, à Amos Oz pour La Boîte noire ou le Médicis étranger 2004 reçu par Aharon Appelfeld pour Histoire d’une vie (éditions de l’Olivier). Oz, Grossman, A. B. Yehoshua, le « triumvirat de la République des lettres » israéliennes, selon l’heureuse expression de l’historien Denis Charbit, aurait d’autant plus séduit que leur talent se conjuguait à un engagement en faveur de la paix. 

« La politisation est liée à la première Intifada et à la sortie du reportage de David Grossman dans les territoires occupés, Le Vent jaune (Seuil, 1988), avant même que son livre majeur Voir ci-dessous amour ait été traduit », confirme Gisèle Sapiro. « Les écrivains israéliens font depuis figure d’intellectuels engagés et sont invités à ce titre à commenter l’actualité ».  

Politisation mais aussi depuis une vingtaine d’années « nette féminisation » (Sapiro), un phénomène confirmé par le Prix Fémina étranger accordé en 2014 à Zeruya Shalev pour Ce qui reste de nos vies. « Elle représente une autre génération que celle d’Amos Oz et capte un public différent à travers des textes très universels sur la famille et l’adolescence», détaille Katharina Loix Van Hoof dont la maison publie également Alona Kimhi, puissante sur « les questions d’immigration, d’intégration et d’acquisition d’une nouvelle identité ». 

Etape importante de cette promotion de la littérature en France, l’édition 2008 du Salon du livre, dont Israël était l’invité d’honneur, a constitué une belle vitrine pour certains auteurs moins connus jusque-là, comme Benny Barbash, lauréat du prix Grand public du salon avec le touchant My first Sony (éditions Zulma). « Nous avons été les premiers à publier Rachel Shalita qui n’avait pas encore d’éditeur en Israël », raconte pour sa part Gilles Rozier. « Une amie m’avait transmis le manuscrit de Comme deux sœurs. J’ai adoré le texte. On a acquis depuis les droits pour le monde du livre ».

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