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15 Décembre 2017 | 27, Kislev 5778 | Mise à jour le 14/12/2017 à 14h19

16 décembre - Chabbat Mikets : 16h36 - 17h49

Rubrique France/Politique

Deux ans après le 13 novembre, la France se prépare à l'après-Daech

« Les attentats du 13 novembre ont été préparés à l’avance, avec des combattants revenus de zone. Des attentats de ce type ne peuvent pas se reproduire de suite », estime le chercheur Romain Caillet (Flash90.)

Avec sobriété et émotion, la France a commémoré la semaine dernière le deuxième anniversaire des attentats du 13 novembre 2015. Actualité juive décrypte les évolutions de la menace terroriste, alors que Daech est en perte de vitesse en Syrie et en Irak. Pour les victimes et leurs proches, la reconstruction post-traumatique est un chemin de ronces.

Personne n’a oublié ce qu’il faisait ce vendredi soir-là. Deux ans après les attentats du 13 novembre, la trace laissée par cette nuit de cauchemar dans la conscience collective du pays est vive. Rouge sang comme celui des cent trente morts et des centaines de blessés visés par un commando terroriste téléguidé par l’Etat islamique. D’aucuns évoquent un « 11 septembre français ». « Si des attentats aussi destructeurs ont été possibles en France, c’est du fait de la rencontre de deux choses : 1) la haine de jeunes Français à l’égard de leur société ; 2) l’existence d’organisations terroristes avec des moyens colossaux qui ont placé la France sur leur agenda », analyse pour Actualité juive Romain Caillet. Spécialiste de l’idéologie et des réseaux djihadistes, il vient de publier avec Pierre Puchot une foisonnante Histoire du djihad en France, surtitrée « Le combat vous a été prescrit » (Stock, 19,50 ?). « L’Etat islamique voudrait davantage frapper les Etats-Unis que la France. Mais le terreau est beaucoup moins favorable outre-Atlantique », estime le chercheur. 


Mémoires évolutives


Les Etats-Unis justement. A partir de l’expérience menée par le psychologue William Hirst au lendemain des attaques du World Trade Center, un programme de recherche transdisciplinaire, inédit en France et baptisé « 13-Novembre », a été inauguré pour recueillir et analyser le témoignage de mille personnes affectées par les attentats de Paris. S’étalant sur douze ans autour de sociologues, neuropsychologues ou juristes, les travaux sont menés sous la houlette de l’historien Denis Peschanski et du neuropsychologue Francis Eustache. « Voir comment cette représentation collective s’élabore en temps réel est une opportunité unique pour un historien », se réjouit M. Peschanski dans une longue interview au Journal du CNRS. « Voir comment elle dialogue avec les mémoires individuelles en est une autre, tout aussi passionnante ».

Deux ans après, la communauté des victimes panse ses plaies, la société continue de s’interroger. La menace terroriste rode, partout, tout le temps. Les ministères régaliens (défense, intérieur, justice) consacrent une partie importante de leur énergie à des dossiers complexes qui s’enchevêtrent à travers les décennies (djihads afghan, algérien et bosniaque dans les années 1990, Al Qaïda) et par-delà les frontières hexagonales. Romain Caillet note que « les réseaux de soutien au GIA algérien se retrouvent au cœur de la matrice des filières djihadistes actuelles. Farid Melouk par exemple a fait le djihad en Bosnie et se retrouve vingt-cinq ans plus tard avec l’EI », aux côtés de  Cherif Kouachi, co-auteur de l’attaque de Charlie Hebdo en janvier 2015, et d’Abdelhamid Abaaoud, commandant opérationnel présumé des attentats de novembre. 

La montée en puissance de la Coordination nationale, du renseignement et de la lutte contre le terrorisme (CNRLT) et la mise sur pied du CNCT (Conseil national du contre-terrorisme), deux décisions prises par le président Macron un mois après son élection, doivent permettre de mieux articuler les services, mangés régulièrement par les rivalités (DGSE, DGSI, UCLAT). 


L’enjeu des  « revenants »


Certains experts, comme Yves Trotignon, se montrent néanmoins sévères sur les leçons tirées de ces opérations terroristes assimilées à des échecs des services en place. « Les assauts menées contre l’Hyper Cacher de Vincennes ou le Bataclan, sans parler de celui de Saint-Denis ne font l’objet d’aucun retour d’expérience (Retex), malgré les toussotements gênés de professionnels contraints au silence par le devoir de réserve », regrette l’enseignant à l’Ecole des affaires internationales (PSIA) de Sciences Po, sur le site The Conversation.

Les réformes engagées par le chef de l’Etat ont également pour conséquence politique de centraliser l’information et la prise de décision entre les mains de l’Elysée, quotidiennement abreuvé de notes de services, plus ou moins alarmantes. L’une des préoccupations prioritaires concerne les « revenants ». Selon le ministre de l’Intérieur Gérard Collomb, interrogé par Le Journal du dimanche, sur le contingent de 1 700 Français ayant rejoint la Syrie et l’Irak depuis 2012, 281 sont « présumés morts », 302 sont rentrés en France. D’autres en feront de même dans les mois à venir, alors que les capacités d’attraction de l’EI, désormais affaibli, pourraient décroître. Leur « traitement » sera l’un des enjeux cruciaux des prochaines années pour la justice française et les services. « On peut toujours espérer que l’arrestation de certaines personnes, si elles acceptent de coopérer et de parler, puisse apporter des éléments positifs et des clés de lecture supplémentaires pour comprendre tout ce qui s’est passé », a affirmé sur France Info, le 10 novembre, le procureur de Paris François Molins, à la tête du parquet antiterroriste.

« Les attentats du 13 novembre ont été préparés à l’avance, avec des combattants revenus de zone. Des attentats de ce type ne peuvent pas se reproduire de suite », estime M. Caillet. Les revers de Daech dans la zone syro-irakienne et la reprise en main draconienne des frontières par les autorités turques limitent le risque d’attentats « projetés », selon les services. « A l’inverse, des actes comparables à celui de Nice peuvent facilement être organisés », ajoute le chercheur. Cette année, des attaques rustiques, contre des forces de l’ordre sur les Champs-Elysées, le 20 avril, et à la gare Saint-Charles de Marseille, le 1e octobre, ont causé la mort d’un policier et de deux adolescentes. Tout récemment, huit personnes ont été arrêtées en France et en Suisse, après avoir manifesté leur volonté de passer à l’acte sur le territoire français, sans établir toutefois de cibles précises. La menace endogène pourrait s’avérer  d’autant plus périlleuse que, selon le chercheur Marc Hecker (IFRI), 80% des personnes actuellement détenues pour des faits de terrorisme seront relâchées d’ici les cinq prochaines années. 

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