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16 Décembre 2017 | 28, Kislev 5778 | Mise à jour le 14/12/2017 à 14h19

Rubrique France/Politique

Yoram Schweitzer : « Il y aura certainement d’autres attaques suicide »

(DR)

Directeur du Département «Lutte contre le terrorisme et conflits de basse intensité » de l'Institut pour les études de la Sécurité Nationale de Tel-Aviv (INSS), Yoram Schweitzer est l’un des plus grands spécialistes internationaux de la question, après une longue carrière dans les renseignements militaires israéliens. A l’occasion d’une visite éclair à Paris, il détaille, pour Actualité juive, les clés d’une stratégie efficace face à l’Etat islamique

Actualité Juive : Que peut-on apprendre en France de la stratégie israélienne en matière de lutte antiterroriste ? 

Yoram Schweitzer : Israël a développé au cours de son histoire une grande expérience dans le combat contre des formes variées d’organisations terroristes, certainement plus que tout autre pays ayant eu à affronter le terrorisme. De ces méthodes et tactiques utilisées, il y a des leçons à tirer. Mais celles-ci doivent être adaptées aux circonstances de chaque pays. On ne peut pas transposer ce qu’on appelle le    « modèle israélien » et l’appliquer tel quel en France.  Il doit être ajusté à la loi, à la culture, à l’état de préparation de la population à accepter de telles mesures. La sobriété et la rationalisation de chaque réponse sont des éléments cruciaux à observer. Trop de lois et d’amendements sont votés en l’absence de planification stratégique. Chaque fois qu’une mesure doit être prise, elle doit l’être de manière intelligente, afin de ne pas tomber dans le piège de la surréaction et d’une extension trop large de mesures d’urgence contre des personnes en l’absence de renseignements précis. Il faut trouver un équilibre très délicat entre le choix de mesures pour empêcher des projets d’attentats et la protection des libertés et de la vie privée. Le passé démontre que des pays européens confrontés au terrorisme – l’Espagne, la Grande-Bretagne, la France – ont trouvé une manière d’y répondre de manière adaptée. 


A.J.: Quelles peuvent être les conséquences de la faillite de l’Etat islamique en Syrie et en Irak ?

Y.S. : Le fantasme vendu par l’Etat islamique de l’établissement d’un proto-Etat, préliminaire à la constitution d’un empire islamique, est mort. La vision d’un Etat islamique ne heurtait pas certains musulmans qui étaient néanmoins choqués par la manière dont Daesh a cherché à la mettre en application. Daesh cherche aujourd’hui une alternative. Certains combattants vont continuer de se battre pour la cause djihadiste sous une forme différente, c’est-à-dire non plus dans le cadre d’un Etat contrôlant un territoire. Ils vont tenter de prendre leur revanche, de promouvoir leur idéologie et de répandre la terreur, et cela pas seulement en Occident. 


A.J.: Doit-on s’attendre à une recrudescence des attentats suicide menés en Europe par ce qu’on a surnommé « les revenants » ?

Y.S. : Il y aura certainement d’autres attaques suicide. J’espère et je pense néanmoins qu’il n’y aura pas autant d’attentats que les djihadistes le souhaiteraient. Les services de sécurité européens, individuellement et dans le cadre de coopération avec d’autres Etats, deviennent de plus en plus performants avec le temps et seront en mesure de prévenir la plupart de ces projets. 


« Il est impossible d’empêcher toutes les attaques terroristes »


A.J.: Quelles sont les principales raisons motivant le recours à cette modalité d’action ? 

Y.S. : Les attaques suicide sont analysées depuis presque quarante ans. Il s’agit, en moyenne, du modus operandi le plus meurtrier. Il se veut par ailleurs en harmonie avec la philosophie des djihadistes salafistes défendant le sacrifice ultime au nom d’Allah. L’attentat suicide est donc un instrument autant pratique que symbolique. Selon les chiffres compilés dans le cadre de mes recherches à l’INSS (Institute  for National Security Studies), l’Etat islamique est responsable, directement ou indirectement via ses intermédiaires (Boko Haram par exemple) d’environ 70% des attaques suicide l’an dernier. L’attaque suicide fait partie d’une certaine manière de son héritage, dans la lignée d’Al Qaïda et, antérieurement, du Hezbollah dans les années 1980. Autrement dit, nous devons nous attendre à ce type d’actions avec ces organisations. Les individus agissant comme des « loups solitaires » sont moins enclins à faire ce choix, manquant de moyens techniques et logistiques. 


A.J.: Après Nice et Barcelone, New York en octobre. Comment renforcer la protection contre les attaques à la voiture-bélier qui ont régulièrement touché Israël depuis le début des années 2000 ?

Y.S : Par des mesures tactiques rendant plus difficile le passage à l’acte d’individus cherchant à prendre par surprise les forces de sécurité et la population dans la rue. L’objectif de ces dispositions est de réduire le nombre de victimes. Il est impossible d’empêcher toutes les attaques. On ne peut pas empêcher une attaque préméditée, sauf à bénéficier de renseignements suffisamment en amont. Mais lorsqu’un individu prévoit de sortir avec sa voiture pour commettre une attaque, sans laisser de trace, l’urgence est de le neutraliser le plus tôt possible. On peut installer des barrières et des blocs de béton, analyser les zones plus sensibles à ce type d’attaque pour mieux les protéger. C’est important non seulement pour protéger des vies mais aussi pour priver les terroristes de ce sentiment de réussite qui les encourage à aller plus loin. 

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