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13 Décembre 2017 | 25, Kislev 5778 | Mise à jour le 12/12/2017 à 17h23

16 décembre - Chabbat Mikets : 16h36 - 17h49

Rubrique France/Politique

Rudy Reichstadt : « Un recours pavlovien à la théorie du complot »

(DR)

La consultation de son site offre une plongée étourdissante dans l’univers du complotisme. Pour Rudy Reichstadt, également membre de l’Observatoire des radicalités politiques de la Fondation Jean-Jaurès, la percée du conspirationnisme traduit « un affaiblissement général des digues mentales » en France.

Actualité Juive : Qui sont aujourd’hui les fers de lance du complotisme antisémite en France ?
Rudy Reichstadt :
Je dirais qu’il s’agit de la mouvance complotiste et « antisioniste » radicale structurée autour d’Alain Soral et Dieudonné. Le site Egalité & Réconciliation (E&R) est de très loin la première plateforme complotiste en langue française et le premier site d’extrême droite en France. C’est aussi l’un des premiers sinon le premier site politique français. Son audience est considérable, avec des statistiques de fréquentation qui ont pu dépasser à certains moments des médias grand public comme Télérama, Les Inrocks ou même le site de La Poste. Ce site dédié à la pensée d’Alain Soral diffuse des contenus parfois ouvertement antisémites, se faisant par exemple l’écho de thèses négationnistes sur la Shoah. Il partage avec un certain nombre d’autres sites de ce qu’on appelle la « complosphère » cette tendance à interpréter l’actualité et des pans entiers de l’histoire passée à l’aune de la théorie du complot. On y explique par exemple que les attentats djihadistes en France sont en réalité commandités en sous-main par Israël et les Etats-Unis. On y trouve, surtout, une fixation obsessionnelle sur le « sionisme ». Mais un sionisme imaginaire, fantasmé, qui a peu à voir avec ce que l’on entend communément par ce mot. L’antisionisme paranoïaque prôné par E&R ne dénonce pas le sionisme pour ce qu’il est, c’est-à-dire un mouvement d’émancipation nationale dont on peut évaluer le bilan historique à l’instar de n’importe quel autre nationalisme ; il dénonce le sionisme en tant qu’il serait un projet de domination mondiale, un plan diabolique d’asservissement des non-Juifs à Israël. Il ne critique pas non plus l’Etat d’Israël pour son usage de la force militaire ou l’extension des implantations au-delà de la ligne verte, mais pour les innombrables complots criminels qu’il attribue au « sionisme », cette force tentaculaire et maléfique qui depuis des siècles serait derrière tous les maux de la planète.

A.J.: Depuis le lancement de Conspiracy Watch en 2007, quelles évolutions avez-vous constatées au sein de la complosphère ?
R.R :
A l’époque où le site a été créé, les complotistes étaient déjà très actifs. Mais l’internet d’alors n’était pas celui que nous connaissons aujourd’hui. Les réseaux sociaux sont depuis, devenus le quotidien de tous les propriétaires de smartphones. De même, les plateformes de vidéos en ligne ne généraient pas autant de trafic qu’à l’heure actuelle. Je dirais donc qu’Internet a redistribué les cartes en matière de diffusion du complotisme – il confère une prime aux croyances complotistes – mais que les évolutions de ces dernières années ont encore contribué à accentuer le phénomène. Les quelques enquêtes d’opinion dont on dispose suggèrent d’ailleurs que la situation s’est aggravée s’agissant de l’adhésion générale du public aux théories du complot. Une très pernicieuse pensée du soupçon s’est peu à peu imposée. Il apparaît par exemple que les Français qui estiment que le gouvernement américain est impliqué dans les attentats du 11 septembre 2001 sont plus nombreux aujourd’hui qu’il y a une dizaine d’années. S’agissant du négationnisme, les tabous tombent peu à peu. Plusieurs sites complotistes investissent désormais ce terrain. Ils étaient plus hésitants il y a dix ans. La multiplication des moyens de diffusion conjuguée à une baisse des coûts de production a sans doute joué un rôle dans cet état de fait. De plus, plusieurs sites complotistes produisent des contenus vidéos de qualité professionnelle.

A.J.: Comment expliquer l’efficacité de ces thèses dans certains milieux ?
R.R :
Le complotisme est à la fois glaive et bouclier. C’est toujours, fondamentalement, un discours d’accusation : on accuse sans preuve un petit groupe d’individus de comploter. Mais le discours complotiste permet aussi de fuir ses propres responsabilités ou de se protéger d’une réalité déplaisante ou jugée trop difficile à supporter. Le complotisme rend donc des services psychologiques mais aussi politiques, en faisant diversion (« la meilleure défense, c’est l’attaque »). Si, par définition, il dénonce des manipulations imaginaires, il ne faut pas perdre de vue que la manipulation conspirationniste, elle, est bien réelle. Des personnes peuvent tout à fait y adhérer « innocemment », mais les théoriciens du complot, c’est-à-dire ceux qui produisent ces thèses et les mettent en circulation, s’apparentent davantage à des charlatans et à des propagandistes qu’à de simples « croyants », des citoyens-enquêteurs égarés dans un monde qu’ils ont du mal à déchiffrer. Certains sont au contraire de vrais mercenaires de la désinformation complotiste. Leur désinformation est d’autant plus efficace et toxique qu’elle se sait manipulatrice.

« Le complotisme est à la fois glaive et bouclier »

 A.J.: On a vu récemment les défenseurs de Tariq Ramadan, visé par deux plaintes pour viol, rapidement basculer dans la thèse complotiste.
R.R :
Oui, des proches de Tariq Ramadan ont même évoqué la main du « sionisme international », une expression qui trouve sa source dans la propagande antisémite du XXe siècle. Tariq Ramadan a partagé lui-même un contenu de ce type sur Facebook avant de faire machine arrière. Il répète que ces accusations sont le fait de ses « ennemis de toujours », expression tout à fait limpide pour qui suit un peu ses interventions publiques depuis ces quinze dernières années.
Dans l’idéologie des Frères musulmans, le thème du « complot juif » ou « sioniste » est une structure d’accueil mobilisable en permanence, à laquelle on peut rattacher toutes sortes d’événements : crises financières, épidémies, guerres, attentats... Dimanche dernier encore, Hani Ramadan, le frère de Tariq Ramadan installé en Suisse, a accusé le Mossad d’être derrière l’attentat meurtrier perpétré contre une mosquée soufie du Sinaï deux jours plus tôt et cela sans l’once d’un début de preuve. L’attentat est très vraisemblablement le fait d’un groupe djihadiste égyptien mais le recours pavlovien à la théorie du complot permet de chasser rapidement la réalité qui nous dérange. Plutôt que d’incriminer une idéologie totalitaire basée sur la confusion du politique et du religieux avec laquelle ils ont plus que de simples points communs, les tenants de l’islam politique préfèrent accuser Israël.

A.J.: Le tweet qui a valu à Gérard Filoche d’être exclu du PS présentait Emmanuel Macron comme la marionnette d’hommes d’affaires ou de financiers juifs et sionistes. Emmanuel Macron fait-il particulièrement l’objet de cette accusation  dans les milieux complotistes ?
R.R :
Le photomontage relayé par Gérard Filoche juxtaposait des références à des thématiques en circulation dans la mouvance complotiste antisémite : « axe américano-sioniste », « complot judéo-ploutocratique » pour la domination du monde, banalisation du nazisme, inversion accusatoire assimilant les Juifs aux nazis… Ce visuel, qui représente Emmanuel Macron affublé d’un brassard nazi où la croix gammée est supplantée par le symbole du dollar américain, a été diffusé pour la première fois en février 2017 par le site d’Alain Soral, au moment où le futur président de la République était assimilé au monde de la finance, y compris dans les rangs des sympathisants de Jean-Luc Mélenchon. Rappelons le succès phénoménal, au même moment, d’une vidéo réalisée par un petit collectif de vidéastes et diffusée par Mediapart, qui présentait la candidature d’Emmanuel Macron comme une « arnaque » orchestrée par un « pouvoir caché », opération dans laquelle la banque Rothschild aurait eu un rôle suffisamment crucial pour être citée pas moins de trois fois en cinq minutes. Cette vidéo a été visionnée plusieurs millions de fois. Elle a sans doute, à sa manière, contribué à banaliser un peu plus l’idée que la démocratie est un théâtre d’ombres, non sans réactiver au passage le mythe éculé de la puissance financière juive, par la seule invocation du nom de Rothschild.
Ce à quoi nous assistons à mon avis est moins une contamination de la gauche par des thématiques d’extrême droite – la gauche n’ayant jamais été, au cours de son histoire, parfaitement immunisée contre le complotisme en général et l’antisémitisme en particulier –, qu’un affaiblissement général des digues mentales qui, pendant des décennies, rendaient indicible une certaine phraséologie et quasi-impossible le recours à une certaine iconographie.

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