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11 Décembre 2017 | 23, Kislev 5778 | Mise à jour le 10/12/2017 à 13h04

16 décembre - Chabbat Mikets : 16h36 - 17h49

Rubrique Moyen-Orient/Monde

Shmuel Trigano: « Macron à Abou Dhabi: sommes-nous des menteurs ?»

(DR)

Le billet de Shmuel Trigano, Professeur des Universités

Le président Macron ne manque pas, depuis son entrée en fonctions, de mots cinglants pour qualifier des opinions supposées opposées aux siennes.  La dernière sortie médiatique s'est produite lors de l'inauguration du Louvre d'Abou Dhabi. "Ceux qui veulent faire croire que l'islam se construit en détruisant les autres monothéïsmes sont des menteurs". On comprend qu'il s'agit là  d'une apologie maladroite de l'islam, une nouvelle version du "pas-d'amalgame", qui, jusqu'à ce jour, n'a réussi qu'à amalgamer la totalité des musulmans et de l'islam, en les rendant encore plus douteux aux yeux de l'opinion qui ne voudrait voir reconnaître que les dévoiements réels qu'elle a sous les yeux.

Il y a tout de même un problème dans cette affirmation car elle ne correspond pas à la réalité historique. Déjà près de chez nous, en France, L'antisémitisme d'inspiration islamique fait rage. Il n' y a plus de Juifs, dans les pays arabo-musulmans, sinon un reste-témoin en Iran et au Maroc. Quant à la Turquie revenue à l'islam, les Juifs finissent aujourd'hui de la quitter mais le gros de la communauté l'avait fuie dès les années 1940, pour discrimination et persécutions. C'est aujourd'hui le tour des chrétiens (et autres Yezidi), à être chassés des pays musulmans ou à y être persécutés comme en Afrique noire et en Asie. Disparaîtront-ils eux aussi du monde musulman ? Et, en France même, les Juifs pourront-ils un jour s'aventurer sans danger dans les "quartiers"? Quelle projection pour leur avenir en France ? 

Entre 1940 et 1970, à des rythmes et des intensités différents, 900 000 Juifs ont été chassés de 10 pays musulmans, spoliés, dépouillés, brutalisés. 600 000 d'entre eux ont trouvé refuge en Israël, environ 200 000 en France et le reste aux Amériques. Pour la plupart ils vivaient dans ces territoires avant l'invasion arabe du 8ème siècle. Sous les pouvoirs coloniaux, Juifs et Arabes chrétiens avaient connu une libération mais la décolonisation a rouvert les vannes du rapport traditionnel de ces pays aux non-musulmans. Les nouveaux Etats arabes n'ont pas pu concevoir de citoyenneté démocratique. Tous ont inscrit la loi islamique, la Sharia, dans leur constitution, une loi qui assigne les non-musulmans au statut d'infamie de "dhimmi". Si on compare ce qui s'est passé dans ces pays, on prend conscience qu'un semblable processus de dénationalisation, d'arabisation, de spoliation, de brutalisation s'y est produit, avec virulence en Irak, en Egypte, au Yémen, en Libye, en Syrie, en Palestine (mandataire), en Algérie, en Turquie à une époque précise et, de façon plus sournoise mais très rééelle et identifiable, en Tunisie, au Maroc. Ce drame n'a toujours pas été reconnu dans sa signification politique. Il gêne effectivement les généralisations abusives des supplétifs du postcolonialisme et de l'antisionisme et s'oppose à leur réécriture de l'histoire. 


« Entre 1940 et 1970, à des rythmes et des intensités différents, 900 000 Juifs ont été chassés de 10 pays musulmans, spoliés, dépouillés, brutalisés. »

Quel est le sens de cette autre parole prononcée par Macron à Abou Dhabi : "Nos religions sont liées, nos civilisations sont liées". Bien sûr qu'elles sont liées, ne serait-ce que par la source hébraïque et biblique commune, mais cette liaison ne veut rien dire en soi car elle peut aussi générer concurrence mortelle et jalousie, domination, déni. N'est-ce pas ce à quoi la France a contribué à l'UNESCO lors de ses résolutions indignes sur Jérusalem et les lieux saints juifs, décrétés islamiques ? La République française laïque, en s'abstenant devant cette résolution, présentée par un Etat de Palestine imaginaire - mais que la France a "reconnu" - et une pléïade d'Etats arabes, dont le "gentil" Maroc, a adopté urbi et orbi le narratif coranique qui affirme que l'histoire biblique est une histoire islamique, qu'il n'y a jamais eu de Temple juif sur le Mont du Temple, ni de peuple juif en Terre sainte. La France n'a pas défendu, à cette occasion, les droits religieux des Juifs de France. Elle a non seulement dénié leur histoire mais profondément blessé leur dignité. Sans compter que, par ricochet, elle a porté un coup au christianisme qui s'est donné la Bible pour héritage. Je ne comprends  pas comment un président de la République laïque, autant Macron que Hollande à Tunis, peut se sentir investi pour faire l'apologie d'une religion et pas des autres. Quand le président célèbrera-t-il l'apologie du christianisme et du judaïsme ? Et pourquoi pas du bouddhisme ? Sont-ils trop inoffensifs ou moins puissants financièrement ?

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