Default profile photo

28 Novembre 2021 | 24, Kislev 5782 | Mise à jour le 04/08/2020 à 22h39

Rubrique Culture/Télé

Elisabeth Lévy : « Je préfère les récits de juifs victorieux, comme celui d’Israël, à ceux des juifs persécutés »

Crédit : Hannah ASSOULINE

La directrice de la rédaction de Causeur publie « Les Rien-pensants », aux éditions du Cerf, un recueil de ses éditos publiés de 2013 à 2017. Avec un verbe haut, l’éditorialiste pourfend la pensée unique, y compris au sein du judaïsme.

Actualité Juive : Dans votre édito « Ma guerre de Gaza », l’avocat Gilles-William Goldnadel vous reproche  « un reste de surmoi de gauche »  sur la question israélienne, quand d’autres vous présentent comme « un suppôt de Netanyahou ». Quel est votre lien avec Israël ? 

Élisabeth Lévy : Dans « Soumission » de Houellebecq, un personnage a cette phrase alors que sa jeune compagne fait son alyah pour échapper à l’islamisation de la France : « Pour moi, il n’y a pas d’Israël. » Eh bien pour moi il y en a un, c’est-à-dire un pays qui me délivrerait un passeport sur la simple présentation de l’acte de mariage de mes parents. Comprenez-moi : je n’ai nullement l’intention de faire mon alyah, mais posséder un refuge fantasmatique n’est pas rien. De plus, c’est le signe que dans      un monde post-national et post-tout, ce pays conserve un lien particulier avec l’Histoire. Par ailleurs je préfère les récits de juifs victorieux, comme celui d’Israël, à ceux des juifs persécutés. L’identité juive n’est pas seulement faite de malheurs et de persécutions, et c’est bien sûr vrai dans la France d’aujourd’hui. Enfin, j’aime le foutoir idéologique et spirituel israélien…


A.J.: Le débat, une chose qui vous est chère… 

E. L. :  Pas chère, indispensable ! J’aime penser que les juifs ont apporté trois choses au monde : la Torah, l’humour et le goût de la polémique. Il y a mille façons d’être juif et on peut l’être sans pratiquer et même sans croire. Après tout, le monothéisme juif introduit la possibilité de l’Histoire et de la liberté humaine…


A.J. : « Sarcelles, Mossoul, Gaza - L’été de tous les djihads » titrait la Une de Causeur de Septembre 2014. Qu’est-ce qui liait ces trois villes à cette période ? 

E. L. : Evidemment nous ne prétendions pas que les trois situations évoquées sur cette « une » fussent identiques. Reste qu’à Gaza, comme à Paris, à Sarcelles et en Irak, on a vu flotter le drapeau de l’EI et entendu la même rhétorique haineuse contre les juifs et les infidèles. C’est donc en toute conscience que nous avons choisi ce titre en forme de raccourci, et même d’amalgame, comme n’ont pas manqué de le dire nos habituels censeurs, qui préfèrent traquer l’islamophobie plutôt que combattre l’islamisme. En juillet 2014, des magasins appartenant à des Juifs ont été incendiés à Sarcelles. Au même moment, le Monde s’émerveillait de la mobilisation de la génération Gaza… 


A.J.: Dans l’édito « Tu n’invoqueras pas le judaïsme en vain », vous reprochez à des personnalités communautaires d’avoir appelé à faire du vote Macron « le onzième commandement divin ». Pouvez-vous nous en dire plus ? 

E. L. : Nous sommes le vendredi  5 mai, deux jours avant le deuxième tour. Marine Le Pen a raté son débat  et même avant, elle n’avait aucune chance. Quelques jours plus tôt, Macron s’est rendu au mémorial de la Shoah au ravissement de tout le gratin communautaire pour expliquer que la bête immonde était toujours là, et qu’elle avait toujours la même tête d’extrême droite. Et à Sarcelles, que beaucoup de Juifs ont désertée pour échapper à l’antisémitisme musulman (qui ne concerne évidemment pas tous les musulmans mais qui est suffisamment répandu pour que l’on puisse parler d’un phénomène culturel), il avait joué au foot et fait des selfies! En bref, Macron était intraitable contre l’antisémitisme d’hier et aveugle à celui d’aujourd’hui. Et pas mal de juifs, assez gogos dès qu’on prononce le mot « Shoah », ne voyaient pas l’entourloupe. Et voilà que je reçois un courrier électronique intitulé « Au nom du judaïsme et de la République » : il s’agit d’un texte signé par une poignée de personnalités juives qui appellent à voter Macron et surjouent l’angoisse jusqu’au ridicule l’urgence de la situation. Or, j’ai horreur que l’on parle en mon nom. Le peuple juif n’est ni un parti, ni une armée. Si des rabbins se sont autrefois engueulés jusqu’à pas d’heure, pour savoir si on peut manger un œuf qui a cuit tout seul sur un toit le chabbat, ce n’est pas pour qu’on marche au pas aujourd’hui. Dans la version juive de Robinson Crusoé, il construit deux synagogues sur son ile : celle où il va prier et celle où il ne met jamais les pieds.  Eh bien, je refuse de vivre dans un monde où il y a une seule synagogue. 


Elisabeth Lévy, « Les Rien-Pensants », Editions du Cerf, 432 pages, 22 euros

Powered by Edreams Factory