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21 Mai 2019 | 16, Iyyar 5779 | Mise à jour le 17/05/2019 à 13h36

Rubrique Communauté

Sophie Nahum : « Ce sont les dernières années des derniers témoins »

(DR)

Une réalisatrice de documentaires nous apporte son regard et son expérience sur la complexité de la transmission de la mémoire de la Shoah.

« Les Derniers est un projet de transmission. Extrêmement de choses ont été faites et dites sur la mémoire de la Shoah mais peu me semblaient accessibles pour les nouvelles générations qui ont des modes de consommation 2.0. Cette websérie de documentaires courts en libre accès sur Internet (www.lesderniers.org) est comme une première porte ouverte à tous sur la mémoire. 

Nous sommes dans une course contre la montre : ce sont les dernières années des derniers témoins. On les a souvent interviewés de façon solennelle avec déférence et de la distance. J’avais envie de les filmer de façon personnelle et humaine, en créant avec eux un lien de proximité pour que les gens aient vraiment l’impression de les connaître. Ces témoins sont à l’hiver de leur vie et ils se livrent beaucoup plus volontiers et librement qu’avant. Ils parlent également du présent en faisant en quelque sorte un bilan du plus jamais ça et du devoir de mémoire dans le contexte de maintenant. 

La plupart n’ont pas parlé pendant quarante, cinquante ans. Il y a eu un vrai tournant dans les années 80, la parole s’est libérée avec la diffusion de films sur la Shoah. Mais ce qu’on sait moins, ce sont les raisons pour lesquelles ils se sont tus. A la fin de la guerre, personne ne voulait en entendre parler. On portait sur les rescapés un regard suspect, on ne voulait pas les entendre et parfois même les croire. Pour avancer et pour construire leur vie, ils ont eu besoin de se mettre des œillères comme Elie (Buszyn) sinon ils s’écroulaient. 

Je n’avais pas pris la mesure qu’ils n’avaient pas non plus parlé car ils ne voulaient pas faire de mal à leurs parents et leurs familles quand ils les retrouvaient. Ils ne voulaient pas leur dire ce qu’on leur avait fait. Pareil avec leurs propres enfants. Ils souhaitaient les préserver. C’est dur pour un enfant d’apprendre ce que son propre parent a enduré. 

Aujourd’hui ils n’arrêtent pas de témoigner. Ils vont partout, ils dédient leur vie à cela. Beaucoup ont commencé à écrire en secret. Victor Perahia par exemple a écrit un livre sans que personne ne le sache et l’a offert à son fils pour ses 40 ans. Tous témoignent par devoir pour ceux qui sont restés là-bas et de plus en plus aussi pour décrypter la mécanique de la haine comme une manière de lutter tant qu’ils le peuvent pour alerter sur ce que l’homme est capable de faire ».  


Réalisatrice et productrice (Hello Prod)

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