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21 Novembre 2018 | 13, Kislev 5779 | Mise à jour le 19/11/2018 à 15h42

Rubrique France/Politique

Shmuel Trigano : La judiciarisation de la vie collective

(DR)

Le billet de la semaine par Shmuel Trigano, Professeur des Universités.

Le spectacle que donne la démocratie dans les pays occidentaux a profondément changé. Aux joutes idéologiques opposant des théories globales sur le bon système politique et économique, ont fait suite "les affaires". Il n'est question que de corruption, de malversation, d'abus et de harcélement sexuels... C'est la part la plus importante des journeaux télévisés. Juges, avocats - et "journalistes" - sont devenus les acteurs les plus prépondérants de la place publique. En un mot la judiciarisation de la vie quotidienne, et sans doute de la politique, est devenue évidente. La chose est vraie en Israël bien plus qu'ailleurs. 

Est-ce un bien ? Plus de justice ? Il faut le dire clairement : "non". C'est le signe d'un trouble fondamental dans la vie collective. En effet, le politique comme le social ne peuvent se réduire à la justice en tant qu'instance et pouvoir, pour deux raisons. D'abord, le juge ne maîtrise pas la fixation des valeurs desquelles il tire des normes pour les mettre en œuvre dans ses jugements : il est dépendant d'un pouvoir symbolique extérieur à lui même. En démocratie, c'est le parlement qui l'incarne mais celà peut être aussi une source religieuse, une idéologie, etc. Le pouvoir symbolique est toujours quasi-religieux. Ensuite, le pouvoir judiciaire, de par sa nature, n’a pas de mains": il dépend du pouvoir politique pour exister comme réseau de tribunaux et faire appliquer ses jugements. Ces deux limitations sont en question aujourd'hui : les juges ont tendance à croire qu'ils peuvent s'auto-instituer comme pouvoir autonome et "universel", incarnant les valeurs, une propension allant de pair avec l'idée de l'abstraction absolue du droit et de l'existence d'une "communauté internationale" qui aurait pris la suite des communautés nationales, alors que le droit est par définition inséparable de la longue histoire d'un peuple spécifique et indissociable de sa culture. 



« Le politique comme le social ne peuvent se réduire à la justice en tant qu'instance et pouvoir. »

Cette évolution retentit également sur l'exercice du Pouvoir, j'entends le pouvoir politique car c'est la deuxième face de la pièce. Le pouvoir exécutif est à l'œuvre en effet sur la scène intérieure mais aussi internationale. Se verra-t-il bridé sur ce plan, par un pouvoir judiciaire qui s'exercerait en dehors des limites de la scène interne ? Sous ces deux aspects, le pouvoir exécutif se verrait amoindri, ce qui retentirait sur le pouvoir judiciaire car, sans le bras exécutif, qui applique ses décisions, il ne représente plus rien. On mesure très bien ici que le pouvoir judiciaire ne peut ni ne doit être dominant. À l'interne, il n'aurait aucune efficacité et ses décisions ne seraient pas respectées. À l'externe, il ne ferait que saper le pouvoir exécutif, souverain, qui doit faire face à des rapports de force inéluctables sur une scène internationale où ne s'affrontent que des entités organiques. En un mot, il faut toute la puissance de l'Etat souverain pour donner force de loi à l'autorité judiciaire.

Mais c'est la dimension spirituelle autant que politique de cet état de faits qu'il faut aussi souligner. La situation décrite fait exactement penser au début du Livre de Ruth qui s'ouvre sur  une expression très ambivalente.

"Vayehi biymei shfot hashoftim" se lit : "c'était au temps du jugement des juges", c'est-à-dire "lorsque les juges jugeaient" mais aussi : "au temps où les juges étaient jugés", un temps marqué par la famine et les malheurs qui frappent Beit-lehem et qui pousse la famille du juge Eliezer à émigrer en quête de subsistance. C'est à cette occasion que Ruth se manifestera. Le rapport que fait le récit entre la pénurie ravageuse provoquée par l'excès de loi et l'histoire qui conduira à la naissance de la royauté, en la personne de David, dont Ruth, "mère de la royauté" est l'ancêtre, montre que la condition de la vie collective émarge à la royauté souveraine plus qu'au régime des Juges. 

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