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23 Février 2018 | 8, Adar 5778 | Mise à jour le 21/02/2018 à 18h26

Rubrique France/Politique

Barbara Lefebvre : « On a le droit d’analyser le fait antisémite sans avoir à craindre la vindicte »

Contributrice d’un livre collectif* sur le procès intenté l’an dernier à l’historien Georges Bensoussan pour des propos tenus sur l’antisémitisme dans les sociétés musulmanes, Barbara Lefebvre dénonce la tentative de confiscation de l’analyse de la réalité de la judéophobie par certaines voix « autorisées ».

Actualité Juive : Pourquoi le procès contre Georges Bensoussan marque-t-il selon vous l’entrée dans une nouvelle phase du déni du réel relatif à l’antisémitisme, celle de la judiciarisation du débat d’idées ?

Barbara Lefebvre : Les néo-antiracistes à tendance racialiste veulent réduire la liberté d’expression à l’expression de leur doxa. Ils usent contre la démocratie des armes juridiques qu’elle a créées pour lutter contre le racisme. Quant aux adeptes du déni du réel, ils leur emboîtent le pas en accusant de racisme ceux qui nomment les problèmes sociaux et culturels contemporains. Avant le procès de Georges Bensoussan, l’essayiste Pascal Bruckner et la politique Jeannette Bougrab avaient été visés, sans oublier Charlie Hebdo dont les péripéties judiciaires ont été nombreuses et pas seulement du fait des islamistes. Dans le cas de Georges Bensoussan, le tournant c’est que le parquet, qui est rattaché au Garde des sceaux, a suivi le Collectif contre l’islamophobie en France (CCIF). C’est inquiétant.


A.J.: « Jamais […] je n’aurais imaginé devoir défendre la liberté d’expression et la liberté de pensée contre les forces ténébreuses d’un nouveau fanatisme », notait l’avocat de Georges Bensoussan, maître Michel Laval, dans sa plaidoirie rapportée dans le livre. Que retenez-vous du verdict de ce procès, l’acquittement de l’accusé ou l’appel de la relaxe par le parquet ?

B.L. : Ce livre participe du décryptage des mécanismes du déni de la judéophobie présente dans les sociétés musulmanes et chez une partie des musulmans en France. Toutes les enquêtes en montrent hélas l’enracinement. Le juge a relaxé Georges Bensoussan en démontrant qu’il n’avait ni généralisé, ni essentialisé les musulmans quand il évoquait l’antisémitisme culturel dans lequel baignent nombre d’entre eux au sein de leur famille. Que cette culture antijuive existe depuis des siècles, bien d’autres l’ont dit avant Georges Bensoussan, y compris des auteurs de culture musulmane cités durant le procès. Même Mohamed Sifaoui, témoin pour la LICRA contre Bensoussan, a reconnu cette réalité. Pourquoi dès lors Bensoussan n’a-t-il pas le droit de formuler cette vérité? Y-a-t-il une parole confisquée? Vit-on en France comme des dhimmis ? Le jugement montre en tout cas que dans la République, on a toujours le droit d’analyser le fait antisémite sans avoir à craindre la vindicte de ceux qui se croient encore les maîtres de la parole des juifs. Les musulmans qui se sont arrachés à cette culture antijuive, comme Abdelghani Merah par exemple, méritent mieux que ceux qui s’arrogent le droit de parler en leur nom. 


A.J.: Dans votre texte, vous relevez le courage intellectuel de Georges Bensoussan qui depuis 15 ans « dit tout ce qu’il ne faut pas dire ». Que lui a coûté l’acharnement judiciaire et médiatique dont il a fait l’objet ? 

B.L. : La sérénité de son travail intellectuel. C’est un homme discret, qui n’a jamais cherché la polémique et n’imaginait pas l’opprobre qui l’accable depuis deux ans. Sans compter la lâcheté de certains dont il croyait avoir le soutien qui ne se sont manifesté qu’une fois la relaxe prononcée ! Georges Bensoussan a toujours travaillé de façon rigoureuse et paisible au sein du Mémorial de la Shoah où il est directeur éditorial et où il accompagna avec force le développement du pôle pédagogique. Avec « Les territoires perdus de la République » en 2002, il a contribué à faire bouger la chape de silence sur l’antisémitisme islamique et cela a presque oblitéré aux yeux de certains son travail d’historien. Mais il demeure avant tout un historien dont aucun des ouvrages historiques n’a porté à polémique. C’est compliqué d’être ramené à des invectives violentes, des calomnies auxquelles vous n’êtes pas accoutumés. Via les réseaux sociaux, certains militants dont des membres du corps enseignant se sont montrés particulièrement haineux.


A.J.: Comment avez-vous interprété la participation comme partie civile de la Licra, qui avait pourtant en la matière bien meilleure réputation que le MRAP ou la LDH ?

B.L. : La LICRA d’Alain Jakubowicz depuis son élection en 2010 a clairement cherché à faire pencher l’association du côté du « R » plutôt que du « A ». Elle s’est à maintes reprises fourvoyée dans la bien-pensance multiculturaliste. Depuis 2010, la LICRA tient un discours assez timide sur l’antisémitisme musulman alors qu’ils sont actifs contre un Dieudonné, un Soral ou le magazine d’extrême-droite Rivarol. C’est bien, mais ce n’est pas très risqué intellectuellement dans la France d’aujourd’hui. Les juifs assassinés ou agressés depuis une décennie en France ne me semblent pas avoir été victimes de militants d’extrême-droite mais de concitoyens invoquant l’islam pour justifier leurs actes. Ce sont surtout Mohammed Sifaoui et l’avocate Sabrina Goldman (vice-présidente de la LICRA) qui ont conduit à engager la LICRA dans cette procédure contre Georges Bensoussan en dépit de la rencontre, quelques mois plus tôt, entre l’historien et les membres de l’association, en présence de l’écrivain Boualem Sansal, qui avait permis d’aplanir les dissensions. D’où la surprise de voir la LICRA surgir quelques jours avant le procès. La décision de M. Jakubowicz de ne pas achever son mandat est due, je pense, en grande partie aux dures tensions internes à la LICRA nées de cette procédure que la majorité des membres récusent. 


« Autopsie d’un déni d’antisémitisme : autour du procès fait à Georges Bensoussan », Editions L’Artilleur, 207 p., 17 euros

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