Default profile photo

21 Juillet 2018 | 9, Av 5778 | Mise à jour le 19/07/2018 à 12h42

Rubrique Israël

Aharon Appelfeld s’est éteint

Aharon Appelfeld et Michèle Tauber (DR)

Aharon Appelfeld, figure majeure de la littérature israélienne, est mort à l’âge de 85 ans.

« Il restera celui qui fut capable de faire passer dans une langue limpide et simple mais extrêmement travaillée l’héritage de chacun d’entre nous : le lieu d’où l’on vient, la famille à laquelle on se rattache », nous confie Michèle Tauber, maître de conférence en littérature et en langue hébraïque à Paris 3 –auteure d’un essai consacré aux nouvelles du début de sa carrière, « Cent ans de solitude juive » (Le Bord de l’eau, 2015).

Né en 1932 en Bucovine, il connaît le ghetto, la déportation dans un camp à la frontière avec l’Ukraine d’où il s’évade à l’automne 1942, l’errance dans la forêt. C’est cette période qu’il décrit dans Histoire d’une vie, qui lui vaut le prix Médicis étranger 2004. « Plus de cinquante ans ont passé depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. Le cœur a beaucoup oublié, principalement des lieux, des dates, des noms de gens, et pourtant je ressens ces jours-là dans tout mon corps. Chaque fois qu'il pleut, qu'il fait froid ou que souffle un vent violent, je suis de nouveau dans le ghetto, dans le camp, ou dans les forêts qui m'ont abrité longtemps. La mémoire, s'avère-t-il, a des racines profondément ancrées dans le corps. Il suffit parfois de l'odeur de la paille pourrie ou du cri d'un oiseau pour me transporter loin et à l'intérieur », y confie-t-il. 

En 1946, il embarque vers la Palestine et pendant son service militaire tient un journal dans lequel il confie ses difficultés à se reconstruire. Et c’est pour les dépasser qu’il écrit, pour « rebâtir les ruines qui sont restées en moi, après l’immense destruction dont je fus témoin». Il publiera 47 livres, le dernier il y a quelques semaines, « Timahon », l’étonnement. « S’il ne fallait n’en lire qu’un, ce serait Badenheim 1939 », conseille Michèle Tauber qui dit avoir été touchée par la façon qu’Appelfeld avait d’écrire ses silences en filigrane, ses ellipses, sa tendresse pour ces personnages de la vie juive aujourd’hui disparus, le charretier, le sho’het, l’orphelin ou les comédiens errants. Son dernier ouvrage traduit en français, « Des jours d’une stupéfiante clarté » est le récit d'une résurrection. Avec en filigrane, des questions. Comment vivre, aimer, retrouver une part d’humanité après la Shoah ? Bien que la grande partie de son œuvre évoque l’avant et l’après-guerre, il se défendait d’être un écrivain de la mort car écrire suppose d’être vivant, ou de la Shoah. « J’écris sur les hommes juifs », disait-il. Effectivement, confirme Michèle Tauber, il n’était pas un écrivain de la Shoah au sens classique du terme puisque jamais l’on ne trouve dans ses œuvres de descriptions directement liées aux camps ou au ghetto. Tout cela est évoqué avec beaucoup de retenue et par des symboles puisés dans la nature : l’eau et la glace, c’est-à-dire la vie et la mort, l’arbre porteur de vie et de spiritualité, les forêts d’Ukraine, à la fois refuge et danger permanent, les contenants - valises, sacs, vêtements - porteurs d’une mémoire que l’on veut ensevelir et que l’on se décide à dévoiler au grand jour dans la douleur. En revanche, fait-elle remarquer, « les personnages avant et après-guerre portent en eux des stigmates, des taches indélébiles, ou bien une mémoire familiale qu’ils « tètent » en eux-mêmes et qu’ils font partager à d’autres qui ne l’ont pas connue comme ceux de l’Amour soudain ». « Aharon, poursuit-elle, ne se voulait ni historien, ni chroniqueur mais évocateur par le truchement de l’art, et donc de l’individu. C’est le récit d’individus qui ont en eux une résonance universelle. La preuve, l’engouement incroyable qu’ont pour lui les Français non-juifs, sans parler de son lectorat allemand, italien, anglophone ou japonais. Il dépasse complètement les frontières de l’écrivain de la Shoah et entre de plain-pied dans l’universel. C’est apparemment ce qui a du mal à passer en Israël ». En Israël, où, dimanche, ses proches, des personnalités et des anonymes ont accompagné Aharon Appelfeld à sa dernière demeure sous des cyprès de Jérusalem. 

Powered by Edreams Factory