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16 Octobre 2018 | 7, Heshvan 5779 | Mise à jour le 16/10/2018 à 14h22

Rubrique Moyen-Orient/Monde

En Iran, le soulèvement s'est essouflé

Les opposants à Rohani ont su habilement joué des frustrations économiques des Iraniens (DR).

Depuis deux semaines, l’Iran est secouée par de larges protestations nourries par les inquiétudes économiques de larges couches de la population. Ce mouvement, qui cristallise les oppositions politiques entre ultra-conservateurs et partisans d’une libéralisation modérée, ne semble pas constituer pour autant une menace pour le régime.

« Les citoyens iraniens sont sortis manifester en raison de la situation économique et de cette attente que le président Hassan Rouhani améliorerait l’économie. (...) Il n’y a rien à attendre de formidable, même si je serais très heureux d’assister à une révolution sociale en Iran. Peut-être cela arrivera-t-il à l’avenir ».  L’homme qui dresse un premier bilan de l’épisode de soulèvement en cours en Iran depuis la fin du mois de décembre connaît bien le pays, suit jour après jour la moindre de ses respirations. « Nous avons des yeux, des oreilles et plus, même en Iran », assure-t-il mardi 9 janvier, à l’occasion d’une convention du ministère israélien des Finances à Jérusalem. Mais pour le chef du Mossad, Yossi Cohen, puisque c’est de lui dont il s’agit, le rapport de forces internes l’incite à voir la partie déjà jouée, au moins à court terme. « Une révolution pourrait se produire demain ou dans le futur, évalue M. Cohen, mais [les manifestants] font face à des forces qui ne sont pas moins que des escadrons de la mort contre quiconque tente de redresser la tête en Iran ». 

Parties de Machhad, la plus grande agglomération iranienne (Est), le 28 décembre, avant de s’étendre à plus de quatre-vingts villes réparties sur l’ensemble de la carte, les manifestations connaissent aujourd’hui un incontestable reflux. Le mouvement s’essouffle. Les troupes sont moins nombreuses à occuper les rues, inquiètes de la répression du régime, quand d'autres demeurent sceptiques sur l'intérêt de ce type d'insurrection.  Le bilan humain de ces troubles est élevé, même s’il se relève en-deçà des pertes enregistrées lors de la dernière révolte de cette ampleur, « le mouvement vert » de 2009. Vingt-et-un morts – au minimum, entre 2000 et 3700 personnes sous les verrous selon les organisations de défense des droits de l’homme. 


Des opposants à Rohani à la manoeuvre

Ce flou répond à celui qui entoure l’évaluation des conséquences politiques de la crise. Il est encore trop tôt pour désigner les grands gagnants et perdants de la séquence. Les premiers accrocs partis de Machhad avaient contribué à montrer du doigt deux figures locales ultraconservatrices (“Principalistes”), Ebrahim Raissi, candidat défait lors de la présidentielle en mai dernier, et son beau-père, l’imam Ahmad Alamolhoda. 

Les opposants à Rohani ont su habilement joué des frustrations économiques des Iraniens. Chômeurs, épargnants ruinés par les faillites de réseaux bancaires, populations fragiles fortement impactées par les coupes sèches décidées par le gouvernement dans les subventions d’Etat dont le populiste Mahmoud Ahmadinedjad avait abusé pour assoir son assise électorale, au détriment des finances publiques et d’une inflation galopante. 

Face à cette « révolution des œufs » – également concernée par les réductions drastiques – la partie s’annonce d’autant plus ardue pour Rohani que la commission spéciale du Parlement a rejeté en début de semaine l’augmentation des prix de l’eau, de l’électricité, du gaz et de l’essence annoncée par le gouvernement, dans le cadre du budget 2018. 

Au fur et à mesure des manifestations, M. Rohani a pourtant cherché à faire siennes les revendications populaires pour les armer contre les factions les plus dures du régime. « Dire que les revendications de la population se limitent aux questions économiques est une insulte et revient à faire fausse route », déclarait lundi le président iranien, soulignant en creux la volonté de libéralisation politique et sociétale recherchée par de larges couches urbaines du pays. Les effets limités de la levée partielle des sanctions internationales sur l’économie iranienne plombent de fait le bilan économique de Rohani qui cherche à attirer toujours plus d’investisseurs étrangers.


 «Rhétorique islamiste de devanture»

Le ministre iranien des Affaires étrangères, Mohammad Javad Zarif, est attendu le 11 janvier à Bruxelles pour discuter avec ses homologues européens de l’avenir de l’accord sur le nucléaire signé en 2015 que les Etats-Unis pourraient bientôt dénoncer. Il ne devrait pas manquer d’inciter les Européens à encourager le rebond économique iranien. « L’une des zones potentielles de tension entre les Etats-Unis et l’Union européenne est la question d’imposer (ou dans certains cas de réactiver) ou pas des sanctions contre Téhéran au regard de sa répression des protestataires », pressent Jay Solomon, chercheur invité au Washington Institute. 

Dans un discours audio diffusé mardi par les médias officiels, le Guide suprême, Ali Khamenei se félicitait de l’échec de ceux « qui cherchent à renverser de l’étranger la République islamique d’Iran », ciblant notamment « les Etats-Unis » et « les sionistes ». « Les Iraniens sont habitués à la rhétorique islamiste de devanture d’un Guide détenteur de l’identité de la République islamique stricto sensu », tranche la sociologue Amélie Myriam Chelly (voir également interview).  

Par-delà la protestation de nature économique, c’est aussi l’avenir politique - plutôt que la survie - de la République islamique qui pèse dans les esprits. Hassan Rohani ne pourra pas postuler à un troisième mandat en 2021, quand la santé chancelante d’Ali Khamenei laisse de plus en plus ouverte la délicate question de sa succession. 

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