Default profile photo

18 Juin 2018 | 5, Tammuz 5778 | Mise à jour le 14/06/2018 à 18h22

Rubrique Culture/Télé

Raphaël Enthoven : « Pour moi le Ciel n’est pas vide, mais il est silencieux »

(Europe1)

Raphaël Enthoven vient de publier « Morales provisoires », aux éditions de l’Observatoire, un recueil de ses chroniques dispensées chaque jour sur Europe 1, dans lesquelles il tente de décortiquer l’actualité avec les outils de la philosophie.

Actualité Juive : Vous préférez que l’on vous présente comme « professeur de philosophie » plutôt que comme « philosophe ». Pourquoi ? 

Raphaël Enthoven : C’est l’immodestie qui me pousse à préférer qu’on me présente ainsi. Pour être professeur de philosophie, il faut passer les concours et obtenir un diplôme. Il faut bosser. Objectivement c’est un sacerdoce que j’ai accompli et même si j’ai changé d’estrade, je n’ai jamais cessé de faire ce métier. La question de savoir si je suis également philosophe ou non en est une autre... Le fait d’être philosophe est une disposition du caractère, une capacité à vivre ce que l’on sait. Peut-être que la qualité première du philosophe est-elle la puissance de vivre en conformité avec ce qu’il pense ?


A.J.: Dans un entretien au Figaro, vous expliquez que l’on est philosophe dès que l’on sait que l’on meurt. Donc, tout le monde est philosophe ?

R. E. : Oui, car l’exercice de la philosophie ne s’est pas imposé comme une gymnastique mentale qui viendrait se juxtaposer à la douleur du quotidien, mais comme une nécessité de questionner l’existence, qui est elle-même la fille du désarroi. L’expérience du désarroi est à l’origine de la démarche de la philosophie. Le fait de ne pas se satisfaire des réponses toutes faites et de choisir le camp des questions. En cela, nous sommes tous plus ou moins philosophes, selon le degré de clairvoyance, c’est à dire de notre capacité à affronter l’éminence de la mort… 


A.J.: Vous faites souvent l’apologie du doute. Comme si pour vous, la philosophie n’était pas tant une quête de vérité que du doute par et pour lui-même… Pourtant sans démarche de vérité, le doute mène à la perte.

R. E. : Il existe effectivement une modalité spécieuse du doute. Il y a un doute qui se perd, c’est celui qui se radicalise en dogme. La difficulté est de maintenir dans sa démarche ce que Hume appelle, un « doute mitigé ». La ligne de crête est là : maintenir sur le monde l’œil du doute sans verser dans le déni de la réalité en quoi consiste le remplacement de l’incertitude par la conviction… La sortie du doute est l’ennemie. Lorsqu’on préfère dire, par exemple, « je crois » plutôt que « je ne sais pas ». L’ennemi, que j’appelle aussi dogmatisme, ce sont les œillères qu’on se pose avec le sentiment de se greffer un regard d’aigle.  On croit dire le vrai, alors que l’on s’éloigne de la recherche même de la vérité qui suppose de s’en tenir à ce qu’on peut affirmer. Cioran n’a pas tort lorsqu’il écrit que « n‘a de conviction que celui qui n’a rien approfondi ». 


A.J.: L’une des grandes questions que pose la philosophie est celle de Dieu... Quel est votre rapport à lui ?

R. E. : La façon que j’ai d’enseigner la philosophie ne prend pas en charge l’insoluble question de l’existence ou de l’inexistence de Dieu, mais consiste à se demander inlassablement d’où vient le besoin que nous avons de croire en lui. Pour moi, le Ciel n’est pas vide, mais il est silencieux. La meilleure preuve de l’existence de Dieu, c’est l’existence de ce qui existe : je ne fais aucune différence entre Dieu et ce qui existe. Le paradoxe, c’est que le sentiment océanique d’une divinité strictement contemporaine de sa « création » (qu’on peine, du coup, à appeler ainsi) culmine dans l’expérience du singulier, de l’énigme face au monde… Tant que Dieu gouverne l’existence et lui imprime un sens depuis l’Aventin céleste, tout va bien : le mystère comble l’ignorance et le monde a un sens. A la seconde où Dieu descend sur Terre, non pas en s’incarnant, mais en s’identifiant à tout ce qui existe, le spectateur du monde est en situation d’étonnement face aux phénomènes dont aucune divinité transcendante ne délivre la vérité… 


A.J.: Vous vous êtes prononcé pour la publication des pamphlets de Céline. N’est-ce pas pourtant une démarche dangereuse à l’heure où l’Europe connaît un regain d’antisémitisme ?

R. E. : Y a-t-il eu un moment en Europe ou dans le monde, où l’antisémitisme a cessé ? Cet argument lié au contexte historique ne me semble pas recevable. Il y aura toujours une recrudescence opportune d’actes antisémites pour justifier la non-publication de ces textes. De même, ceux qui invoquent leur « dangerosité » pour les interdire, présentaient les mêmes arguments lors de la republication de Mein Kampf. Or la catastrophe qu’ils prédisaient n’a pas eu lieu. Je crois que la republication telle qu’elle est envisagée par Gallimard n’est pas dangereuse. En revanche, l’existence de ces textes disponibles au tout venant sur Internet et sans appareil critique, elle, est délétère. Le fait de déposer sur eux un voile pudique a seulement pour effet de les rendre croustillants aux yeux des profanes. C’est tout à fait contre-productif.


Raphaël Enthoven, « Morales provisoires », Editions de  l’Observatoire, 552 pages, 21 euros

Powered by Edreams Factory