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23 Juin 2018 | 10, Tammuz 5778 | Mise à jour le 21/06/2018 à 11h38

Rubrique France/Politique

Maurice Vaïsse : « La France exaspérée par les coups de menton de Nasser »

Crédit : Vinciane Lebrun-Verguethen

Dans un recueil richement illustré compilant télégrammes et correspondances diplomatiques*, l’historien Maurice Vaïsse, actuel responsable de la publication de Documents diplomatiques français, propose un fascinant voyage dans les coulisses de la politique extérieure française de 1945 au 11 septembre 2001.

Actualité juive : Avec le recul de l’historien, estimez-vous pertinentes les analyses à chaud de nos diplomates face aux grands événements internationaux de la seconde partie du XXe siècle ?

Maurice Vaïsse : Il faut distinguer deux cas, qui dépendent à la fois des circonstances et de la personnalité concernée. Certains diplomates ont des moyens d’information qui ne différent pas de ceux des journalistes. Ils ne font alors que répéter ce qu’ils ont appris par des sources d’information plus ou moins fiables. On le voit par exemple au sujet de la mort de Che Guevara avec des dépêches qui font état d’informations qui n’ont pas été vérifiées. A ce travail d’information, s’ajoute une activité de recoupement et d’analyse. Et à ce titre, l’ouvrage propose deux exemples formidables : celui de l’ambassadeur français à Téhéran, Raoul Delaye, qui, à la fin des années 1970, expose au ministère des Affaires étrangères, au gouvernement et au président Valéry Giscard d’Estaing, sa méfiance vis-à-vis de la solidité du régime du Shah d’Iran ; celui du télégramme de l’ambassadeur à Moscou, Henri Froment-Meurice, qui analyse à chaud ce qui se passe au moment de l’invasion de l’Afghanistan par l’Armée rouge et qui évoque un possible « Vietnam ». Une prophétie brillante qui en définitive se réalisera.

 

A.J.: Le livre évoque le cas d’Albert Vanthier, secrétaire d’ambassade chargé du consulat de France à Tel-Aviv à partir de novembre 1948. En quoi sa position sur la reconnaissance par la France du jeune Etat d’Israël est-elle singulière ? 

M.V. : Je reprends l’analyse de mon ancienne étudiante et docteure à Sciences Po, Frédérique Schillo, qui montre bien que vis-à-vis d’Israël il existe trois France. La France, fille aînée de l’Eglise, est directement concernée par le statut de Jérusalem. La France, puissance méditerranéenne, à la tête d’un empire musulman, est tentée de faire bloc avec les Etats arabes dans ce conflit. C’est la troisième France, pays des droits de l’homme, qui est la plus proche d’Israël. Bien avant 1948, des contacts ont eu lieu entre les leaders israéliens et certains dirigeants français du parti socialiste qui exprimaient de l’admiration pour les créateurs de l’Etat d’Israël et les pionniers.


A.J.: Cette amitié espérée par les Israéliens trouvera son point d’orgue lors de la crise de Suez en 1956. « Nasser tente une épreuve de force que nous ne devons pas lui laisser gagner », écrit dans un télégramme l’ambassadeur de France au Caire, Armand du Chayla.

M.V. : Les Français, dans leur grande majorité, étaient exaspérés par les coups de menton du colonel Nasser. Le Royaume Uni et la France, anciennes grandes puissances coloniales du Proche-Orient, ne pouvaient pas imaginer que leur puissance soit mise au défi par un jeune militaire qui appelait à la révolte contre les Occidentaux. Les crises du barrage d’Assouan et du Canal de Suez sont arrivées un peu par hasard et le colonel Nasser a fait preuve d’une grande habileté. Il est parvenu à mettre les puissances occidentales en difficulté. L’ambassadeur du Chayla, hors de lui, évoque un boycott, mais n’imagine pas que les dirigeants français et anglais iront au-delà, c’est-à-dire vers la politique de la canonnière. Or celle-ci ne fonctionnait plus en 1956, ce qui a permis à Nasser de retourner la situation à son avantage.  


A.J.: Autre télégramme intéressant, celui de l’ambassadeur à Bagdad au début des années 1970 qui détaille, alors que Saddam Hussein s’installe au pouvoir, les prodromes de la dictature irakienne à venir.

M.V. : L’ambassadeur a certes perçu les points forts et les failles du régime de Saddam Hussein. Il n’empêche qu’il n’est pas intervenu auprès des gouvernements qu’il servait pour leur conseiller de suspendre ce rapprochement. Une photo extraordinaire dans le livre montre la présidente du Conseil de Paris en pamoison devant Saddam Hussein. C’est à la limite d’une dénonciation de la complicité des élites à l’égard d’un personnage qui certes, était à la fois dynamique, moderne, laïque et anti-britannique, mais qui avait des caractères particulièrement négatifs. La politique irakienne de la France, reposant sur l’échange pétrole contre armements, a été très importante jusqu’à la guerre du Golfe en 1991.   


A.J.: Les archives sur les accords d’Oslo présentées dans le livre témoignent de la déception française, sinon d’une forme d’isolement. Quels en sont les ressorts ?

M.V. : Les Américains ont remarquablement agi en tirant la couverture à eux et en se faisant les faiseurs de paix et les médiateurs entre Yasser Arafat et Yitshak Rabin. Le télégramme de l’ambassadeur à Washington, Jacques Andréani, montre bien que le premier pavoise quand le second est extrêmement tendu. Cela correspond d’ailleurs à l’état des opinions publiques palestinienne et israélienne à ce moment-là. 


A.J.: Comment avez-vous procédé pour les documents les plus récents, notamment ayant trait au 11 septembre 2001 ?

M.V. : Les dernières archives publiées jusqu’ici dans les Documents diplomatiques datent de 1972. Les deux volumes pour l’année 1973 sont prêts à être publiés et concerneront notamment la guerre du Kippour. Concernant les documents postérieurs à 1973-74, nous avons plongé dans les archives en sélectionnant ceux qui nous semblaient pertinents. Quant à ceux postérieurs à 1990, il a fallu demander des dérogations exceptionnelles, y compris pour le document sur le 11 septembre. Evidemment, il n’était pas question de publier des documents trop confidentiels dont la révélation serait tombée sous le coup de la loi.


En co-direction avec Hervé Magro,  « Les archives secrètes du Quai d’Orsay, 1945-2001», Editions de l’Iconoclaste, 399 p., 39 euros.

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