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19 Décembre 2018 | 11, Tevet 5779 | Mise à jour le 18/12/2018 à 23h36

Rubrique France/Politique

Ariane Chemin : « Les Juifs ont presque tous quitté Trappes après l’incendie de la synagogue »

Crédit : Astrid di Crollalanza

De toutes les banlieues françaises, elle est peut-être la plus médiatisée. Dans « La communauté » (Albin Michel, 333 p., 20 e), deux grands reporters du «Monde», Ariane Chemin et Raphaëlle Bacqué, se livrent à une enquête très aboutie au cœur de Trappes, cette commune des Yvelines où les trajectoires exceptionnelles (Djamel Debouzze, Omar Sy, Nicolas Anelka…) cachent souvent les réalités sombres des trafics et de l'islamisme.

Actualité juive: Sous votre plume, Trappes semble concentrer toutes les fragilités structurelles de la société française. 

Ariane Chemin : Avec Raphaëlle Bacqué, nous souhaitions nous plonger dans le quotidien d’une banlieue française. Or depuis trente ans, tout ce qui se passe à Trappes raconte les défis qui se posent à la société française, de manière exponentielle. Lors de la seconde Intifada, qui voit se multiplier les incidents en France, une synagogue part en fumée à Trappes. En 2005, c’est un gardien du lycée local qui meurt dans un incendie, lors des émeutes de banlieue. La ville détient également le triste record à l’échelle de l’Europe du plus grand nombre d’habitants au mètre carré partis faire le djihad. C’est plus encore que Molenbeek. Pour raconter l’histoire de cette ville, nous avons pris le parti d’embrasser l’histoire de l’immigration, dans les années 1950-1960, à travers quatre figures bien connues des Français : les comédiens Jamel Debbouze et Omar Sy, le rappeur la Fouine et le footballeur Nicolas Anelka. 


A.J.: Vous décrivez le déplacement du centre de gravité de la ville, des usines alentour vers les squares puis les dealers puis enfin vers les mosquées. Comment analysez-vous cette nouvelle géographie sociale ? 

A.C. : Rarement une ville s’est autant transformée en si peu de temps. Pendant longtemps, les communistes prenaient tout en charge à Trappes, « du berceau au cercueil». La ville était une terre de mission pour le PC. A la fin des années 1980, le communisme s’effrite avec la chute du Mur de Berlin ; les immeubles aussi. On se rend compte qu’on a construit des tours beaucoup trop grandes. En parallèle, le fléau de l’héroïne et du sida provoquent une saignée terrible dans les banlieues. C’est sur ce terreau très fragilisé, où la crise économique frappe de plein fouet ces familles qui s’installent durablement en France malgré l’aide au retour, que les premiers prédicateurs s’installent et ré-islamisent les banlieues: ce sont les Tablighs, dont Gilles Kepel a été l’un des premiers à raconter l’influence (les médias se focalisent beaucoup sur les Frères musulmans). Ils font en sorte que les enfants prennent le chemin de la mosquée et sont, au départ, très bien accueillis par les parents, soulagés de voir leurs enfants sortir des caves. 


A.J.: A propos des Frères musulmans, vous écrivez à propos de l’ingénieur Slimane Bousanna qu’il « a substitué, comme Tariq Ramadan dans toute la France, des revendications religieuses aux aspirations politiques et sociales de la première génération d’immigrés ». Comment cette transformation est-elle accueillie par le personnel politique local ? 

A.C. : En 2001, se nouent entre deux religieux et le député socialiste Guy Malandain, qui lorgne sur la mairie communiste de Trappes, un pacte politique. Le parti communiste est complètement perdu face aux revendications des immigrés d’origine marocaine. Malandain a pensé que Bousanna et Jaouad Alkhaliki souhaitaient lui ravir sa place: c’était faux, ils voulaient seulement une mosquée. Les musulmans font de la politique comme les catholiques et les autres «communautés »: on l’a vu lors des primaires des Républicains en 2016, où des mosquées ont recommandé d’aller voter Alain Juppé plutôt que François Fillon. 


A.J.: On a évoqué l’incendie de la synagogue de la ville en 2000. « L’œuvre de jeunes désœuvrés » conclura alors hâtivement le ministre de l’Intérieur, Daniel Vaillant. Cet épisode marque-t-il une rupture pour les habitants juifs de la ville ? 

A.C. : Ils ont presque tous quitté la ville pour Maurepas. Les rouleaux de la Torah de la synagogue incendiée se trouvent d’ailleurs dans cette commune située à cinq kilomètres de Trappes. L’incendie de la synagogue a été marqué par un grand déni. 



« Plus grand nombre d’habitants au mètre carré partis faire le djihad »


A.J.: Ce déni justement, a-t-il,  symboliquement, fait autant de mal que l’acte criminel lui-même ?

 A.C. : Je le pense. Le ministre de l’Intérieur était dérouté par ces nouvelles profanations qui d’ordinaire étaient le fait de l’extrême-droite, et ne les qualifie d’ailleurs pas « d’antisémites »... A Trappes, on conclut rapidement à un acte criminel et le rappeur la Fouine est incarcéré pendant plusieurs mois à l’isolement. Sans que l’on ne sache jamais pourquoi, le procureur finira par conclure à un incident accidentel causé par un mégot… Dans son livre «Drôle de parcours », paru en 2015, la Fouine clame son innocence et écrit que les véritables responsables, des « petits » de son quartier, s’étaient « laisser monter la tête par des islamistes en carton ». Etonnement, ce passage n’avait jamais été repris jusqu’ici. 


A.J.: Jamel lui-même sera accusé de s’être converti au judaïsme après une visite au Mur des Lamentations, une kippa sur la tête, en 2013. Le complotisme s’est-il développé à Trappes depuis les attentats de 2015 ? 

A.C. : La presse nationale a découvert la situation en banlieue au lendemain de l’attaque de Charlie Hebdo. Des professeurs savaient bien, eux, que des classes refuseraient de respecter la minute de silence. Il a d’ailleurs été plus facile pour la mairie d’organiser des réunions avec les habitants après les attentats de novembre 2015 qui avaient fait, notamment au Bataclan, des victimes musulmanes, et où surtout ne se posait pas la question du « blasphème » du Prophète.

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