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15 Octobre 2018 | 6, Heshvan 5779 | Mise à jour le 11/10/2018 à 12h50

Rubrique Israël

Pourquoi Israël se rapproche des rebelles syriens

Les soldats de Tsahal surveillent la frontière syrienne depuis leur poste de surveillance. (Flash90.)

Des échanges réguliers avec au moins sept groupes liés à l’Armée syrienne libre doivent permettre de contrecarrer l’influence iranienne dans le Sud de la Syrie.

« On ne sort de l’ambigüité qu’à son détriment ». La fameuse formule du cardinal de Retz semble longtemps avoir nourri la réflexion stratégique israélienne face au conflit syrien. Ne pas s’immiscer dans la lutte à mort entre le régime d’Assad et les groupes rebelles et djihadistes tant que les intérêts sécuritaires nationaux ne sont pas en jeu, telle était la ligne de Jérusalem depuis le début de la guerre civile en 2011. Pourtant, les appels du pied en provenance des organisations d’opposition n’ont pas manqué. En tête des demandes adressées par les brigades de l’Armée syrienne libre (ASL), la mise en place d’une zone d’exclusion aérienne qui interdirait aux avions russes et syriens de pilonner le sud de la Syrie. Refus nets des Israéliens. Il y avait bien sûr la volonté de ne pas engager un bras de fer avec le président russe Vladimir Poutine, sur lequel les dirigeants israéliens comptent pour entraver la pénétration iranienne en Syrie à long terme. Mais Binyamin Netanyahou était également sensible à un autre argument : celui de créer un appel d’air pour les Syriens déplacés qui ne manqueraient alors pas de se réfugier dans la partie méridionale du territoire dévasté par le conflit pour échapper aux frappes ennemies. Cette option du « no-fly » avait d’ailleurs déjà été envisagée par l’état-major israélien au début 2015, rappelle ce mois-ci l’International Crisis Group,  avant d’être gelé quelques mois plus tard, suite au succès de la contre-offensive rebelle face au Hezbollah et aux milices pro-iraniennes. 

« Cette position vague a été interprétée comme une indication de la préférence d’Israël pour la perpétuation du pouvoir du régime Assad affaibli – « le diable que nous connaissons » - au pouvoir d’autres éléments, qui du point de vue israélien pourrait s’avérer plus radical et plus complexe », notent Carmit Valensi, Udi Dekel et Anat Kurz dans un long rapport publié le mois dernier. Ces trois chercheurs à l’Institut d’études de sécurité nationale (INSS), à Tel-Aviv, mettent également en avant les réminiscences de la première guerre du Liban où l’intervention israélienne dans la guerre civile aux côtés des maronites s’était soldée par un échec.

Mais ça, c’était avant… Les gains territoriaux des forces loyalistes ces derniers mois obligent aujourd’hui les responsables israéliens à revoir leurs plans. Appuyé par la Russie et les milices chiites pilotées par l’Iran, le président alaouite récupère les unes après les autres les poches de résistance. Après Alep en décembre 2016, Idlib et la Ghouta orientale sont dans la ligne de mire du pouvoir. La probabilité d’une reconquête de la totalité de la partie orientale du Golan est désormais une hypothèse de travail parfaitement crédible pour les stratèges israéliens. « Ce n’est pas la priorité du régime », nuance pour Actualité juive le géographe Fabrice Balanche, chercheur associé à la Hoover Institution. « Il pourra à l’avenir se positionner à l’est de la route Deraa-Damas, à plus de 40 kilomètres du Golan, qui ne présente pas de caractère sensible pour les Israéliens et les Américains. Il en va tout autrement à l’ouest de cette route où il y aura sans doute un modus vivendi ». 



Pas moins de sept groupes rattachés à l’ASL bénéficieraient du soutien israélien

Les fragilités de l’accord de désescalade dans le sud de la Syrie, signé en novembre par la Russie, les Etats-Unis et la Jordanie, ont également contribué à rebattre les cartes. Les exigences israéliennes de voir les milices chiites expulsées de la zone ou, au minium repoussées derrière une ligne située à soixante kilomètres de la frontière, ont été accueillies par une fin de non-recevoir aussi bien par Washington que Moscou. Selon Haaretz, ces forces peuvent se déployer jusqu’à 5 kilomètres de la partie Nord du Golan contrôlée par le régime d’Assad, et jusqu’à 20 kilomètres dans la partie centrale du plateau. Une situation topographique qui offre très peu de garanties à l’armée israélienne. 

C’est dans ce contexte que les efforts de rapprochement avec les rebelles syriens se sont accélérés à la fin de l’année 2017. L’enquête très fouillée de la chercheuse Elizabeth Tsurkov, publiée la semaine dernière par le site War on The Rocks, éclaire l’étendue de cette collaboration raffermie. Pas moins de sept groupes rattachés à l’ASL bénéficieraient actuellement du soutien israélien qui prend la forme de transferts d’armes, de munitions et de capitaux pour acquérir du matériel militaire sur le marché noir. La nature ayant horreur du vide, l’Etat hébreu pallie ici au désengagement américain dans ce dossier. La suspension par l’administration Trump au début de l’année du programme secret d’assistance aux rebelles, géré par la CIA depuis Amman en Jordanie, a encouragé le rapprochement avec les services israéliens. Des frappes de drones contre des cibles de l’Etat islamique près de d’al-Jabiliya et Deraa auraient également été menées par Tsahal. L’assistance humanitaire bat également son plein, via la prise en charge de blessés syriens dans des hôpitaux du nord d’Israël mais aussi à travers l’envoi de matériel médical, notamment dans le village assiégé de Beit Jann, au nord de Quneitra, en décembre. 

Binyamin Netanyahou ira-t-il plus loin ? Peu probable à l’heure actuelle en dépit des espoirs suscités côté rebelles par la récente effervescence. Certains spécialistes soutiennent pourtant une intensification des initiatives dans le sud de la Syrie pour renverser le rapport de forces en faveur des forces hostiles à l’Iran. Dans leur rapport, Carmit Valensi, Udi Dekel et Anat Kurz proposent ainsi une « coopération avec la Jordanie pour l’établissement d’une zone de sécurité spéciale » défendue par des forces locales, et la création d’une frontière économique sur le plateau du Golan. Autant de moyens de sortir à son avantage de l’ambigüité. 

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