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18 Juin 2018 | 5, Tammuz 5778 | Mise à jour le 14/06/2018 à 18h22

Rubrique Moyen-Orient/Monde

Ofer Zalzberg : « L’Iran et la Syrie veulent changer les règles du jeu »

Crédit : Crisis Group

Il est l’un des auteurs d’un rapport du think tank International Crisis Group qui, la semaine dernière, soulignait les risques d’un embrasement en Syrie mêlant Israéliens et forces pro-iraniennes, sous l’œil de Moscou. Ofer Zalzberg tire pour Actualité juive les premiers enseignements des tensions du week-end.

Actualité Juive: Quelle lecture faites-vous de la pénétration d’un drone iranien dans l’espace aérien israélien, à l’origine des accrochages samedi dernier ?

 Ofer Zalzberg : On ne sait pas encore tout du déroulement des faits. Les Iraniens contestent qu’un de leurs drones ait pénétré l’espace aérien israélien, l’adjoint au ministre des Affaires étrangères russe évoque des zones de flou. Il existe deux types de drone : l’un permet le recueil de renseignements, l’autre le combat. C’est sans doute un appareil appartenant à la première catégorie qui a été détruit par les Israéliens. Dans cette hypothèse, les Iraniens auraient envoyé le message suivant aux Israéliens : tant que vous frapperez en Syrie, nous chercherons à entrer chez vous. On cherche à démontrer à Israël que la frontière peut être franchie dans les deux sens. 


A.J.: En dépit du risque de riposte massive ?  

O.Z. : Les Iraniens mesuraient sans doute que la réaction israélienne serait très forte. Mais ils ont décidé de renégocier les règles du jeu. Les Iraniens et Bachar El Assad ont voulu signifier aux Israéliens : « On n’accepte plus les mêmes règles du jeu ». Le dictateur syrien a de plus en plus confiance en lui et a l’impression qu’il a gagné la partie en Syrie. Cela l’amène à considérer qu’il peut désormais consacrer des ressources et prendre des risques pour mettre fin aux frappes israéliennes qui le gênent depuis 2013. 


A.J.: Percevez-vous une volonté commune d’éviter une escalade qui déboucherait sur une guerre ? 

O.Z. : Israël, l’Iran, la Syrie et le Hezbollah ne veulent pas d’une guerre parce qu’elle créerait des dommages dramatiques. Mais l’équilibre des forces entre ces quatre puissances n’est pas celui existant entre Israël et le Hamas à Gaza. Chacune d’entre elles cherche à envoyer des messages fermes dans la négociation des nouvelles règles du jeu. Et celle-ci ne s’établit pas avec des mots mais sous l’effet de frappes militaires, en évitant pour autant de déclencher une guerre. Le risque existe néanmoins. On ne sait pas par exemple si Israël a tué des Iraniens, une éventualité qui pourrait déclencher une escalade. 


A.J.: Dans quelle mesure les récents gains territoriaux de Bachar El Assad et ses alliés peuvent-ils expliquer leur décision ? 

O.Z. : Deux tendances peuvent aggraver le conflit entre ces quatre parties. D’une part, les avancées d’Assad, en particulier à Idlib et dans la Ghouta orientale (banlieue de Damas) qui démontrent l’effacement progressif des zones de désescalade. Il y a également une inquiétude à propos de l’avenir du Sud du pays. Une campagne militaire de Bachar El Assad et les milices chiites pour reprendre Quneitra et Deraa – et y établir une infrastructure offensive au profit des milices chiites près du mont Hermon –serait probablement suivie par une forte réaction israélienne. 

D’autre part, il y a la présence accrue d’agents iraniens en Syrie et la possible installation de bases militaires, d’aéroport, d’usines de fabrication de missiles à haute précision. Selon le récit iranien, les forces iraniennes sont présentes en Syrie pour aider Assad à regagner son territoire. L’Iran a d’autres objectifs, estiment les autorités israéliennes, notamment la volonté de harceler Israël. Et l’envoi de ce drone en est la preuve selon elles. 


A.J.: Dans votre note parue la semaine dernière, vous mettiez en avant la position d’ « honest broker » (« courtier honnête ») des Russes entre Israéliens et Iraniens. Les tensions de ce week-end ne démontrent-elles pas néanmoins que ce rôle n’est pas si évident à tenir ? 

O.Z. : En effet, pour le moment, il n’existe aucun acteur cherchant de manière proactive à faire œuvre de médiation. Au vu de leurs déclarations, les Russes demandent aux différents acteurs d’éviter les frappes, surtout si elles mettent en danger leurs propres troupes, mais refusent clairement la position de juge. Je pense néanmoins que cette position n’est pas tenable pour Moscou, notamment du fait de la première tendance dont j’ai parlé plus haut, à savoir les avancées des forces loyales. La Russie a intérêt à établir un modus vivendi, quelque chose de tacite, temporaire mais qui permettrait néanmoins à l’Iran et Israël de ne pas entrer dans une guerre qu’ils ne souhaitent pas. 

A part la Russie, qui peut jouer ce rôle ? Je ne le vois pas. Sous l’administration Obama, il existait une possibilité que les Etats-Unis communiquent avec l’Iran ; plus aujourd’hui. 

Israël ne fait pas totalement confiance à la Russie et partage des renseignements au compte-gouttes avec elle de peur qu’ils ne soient partagés avec ses alliés en Syrie. Mais dans le même temps, Jérusalem est   en train de réaliser que les objectifs qu’elle a définis – pas de force iranienne en Syrie - sont trop maximalistes et que personne ne souhaite faire le travail à sa place. Il lui faut désormais définir des objectifs atteignables, d’autant que l’Iran aura de plus en plus la capacité de la menacer et de la dissuader d’agir. Les deux parties ont besoin d’un tiers pour les aider à dessiner de nouvelles règles du jeu. 


A.J.: Binyamin Netanyahou sera-t-il tenté de convaincre Donald Trump de s’intéresser davantage à l’action iranienne en Syrie ? 

O.Z. : Donald Trump explique qu’il ne veut pas investir davantage dans la politique étrangère. On l’a vu récemment couper l’aide secrète de la CIA apportée aux rebelles dans le sud de la Syrie. Mais l’influence principale des Etats-Unis concerne l’avenir de l’accord sur le nucléaire iranien. Différentes hypothèses sont envisageables. Comment réagiraient les Iraniens à un retrait américain du JCPOA : seraient-ils plus agressifs en Syrie ou modéreraient-ils leurs actions ? Les Américains n’ont en tout cas pas d’intérêts à envoyer des troupes ou à frapper des installations en Syrie. Cela présenterait un risque considérable de dégradation des relations avec la Russie, déjà pas au beau fixe. Cette attente d’un chevalier blanc américain rend d’autant plus difficile les décisions  à venir de Netanyahou. 

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