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15 Octobre 2018 | 6, Heshvan 5779 | Mise à jour le 11/10/2018 à 12h50

Rubrique Moyen-Orient/Monde

En Iran, Le Drian face à un mur

Jean-Yves Le Drian (Wikipedia)

Le ministre français des Affaires étrangères était à Téhéran en début de semaine. Un « dialogue sans concession ».

« Un dialogue de vérité ». L’expression résume à elle seule le chemin de crête que tente d’emprunter la diplomatie française à l’égard de l’Iran. Reportée en janvier suite aux manifestations populaires contre la politique économique et internationale du régime, la visite dans le pays de Jean-Yves Le Drian, les 4 et 5 mars, devait illustrer la stratégie française de médiation entre les Etats-Unis et l’Iran, alors que les risques de rupture n’ont jamais été si aigus depuis la signature de l’accord international sur le nucléaire iranien (JCPOA), en juillet 2015

   « L’Iran est un grand pays et un acteur clé dans la région, nous devons nous parler et nous parler clairement », avait affirmé le ministre français des Affaires étrangères, dans Le Journal du dimanche, la veille de son départ. Ce premier voyage en Iran d’un haut responsable européen depuis l’ultimatum lancé par Donald Trump, menaçant le 12 janvier de quitter le JCPOA si celui-ci n’était pas amendé, a néanmoins permis de mesurer la distance qui sépare toujours les deux capitales sur les dossiers sensibles, soulignant en creux les sérieux écueils auxquels risquaient de se heurter le « en même temps » macronien appliqué au nucléaire et au balistique iraniens. 

  Devant l’aéroport international Mehrabad de Téhéran et le ministère des Affaires étrangères, un petit groupuscule d’étudiants est venu accueillir à sa manière l’hôte français. « L’Iran n’est pas la Libye », « Crimes français » pouvait-on lire sur quelques pancartes de couleur rédigées dans la langue de Molière. La presse conservatrice iranienne n’était pas en reste. « Une arme de séduction massive atterrit à Téhéran », annonçait dimanche le Tehran Times, « l’invité impoli » surenchérissait le titre ultra Vatan-E-Emrooz  quand Javan barrait sa Une d’une photo de Jean-Yves Le Drian, un chapeau sur la tête aux portes de l’Elysée : « Le serviteur de Trump à Téhéran ». Parfois, les désaccords intérieurs se superposent aux interférences diplomatiques, le journal Kayhan, proche du Guide suprême, Ali Khamenei, pointant une « erreur du gouvernement Rohani » dans l’invitation faite à l’ancien ministre de la Défense français.

 

« Mettre la pression sur tous ceux qui ont un levier sur le régime d’Assad »

Dans les valises de Jean-Yves Le Drian, trois dossiers prioritaires. Le nucléaire en premier lieu. Alors que l’administration Trump pourrait annoncer sa sortie du JCPOA et relancer les sanctions contre l’Iran d’ici au 12 mai, Paris multiplie les prises de contact diplomatiques pour sauver cet accord « robuste » selon le Quai d’Orsay. Mais si le président Hassan Rohani a affiché sa convergence sur ce dossier, certains de ses proches ne taisent plus leurs critiques. « Pour conserver les Etats-Unis dans l’accord sur le nucléaire iranien, les pays européens sont atteints d’extrémisme et celui-ci nuira en fin de compte à la politique de l’Europe », dénonçait le chef de la diplomatie iranienne, Mohammad Javad Zarif, dans un entretien publié lundi par le quotidien réformateur Etemad. 

Dans un câble du Département d’Etat révélé en février par l’agence Reuters, les Américains réclamaient de ses partenaires européens (France, Allemagne, Royaume Uni) de s’engager à amender l’accord de Vienne pour en combler certaines lacunes, notamment concernant les « sunset clause », ces dispositions limitant le programme nucléaire iranienne dont l’expiration démarrera pour certaines d’entre elles à partir de 2026. Inacceptable pour Washington et Jérusalem. « L’accord comprend des clauses ayant une échéance donnée mais qui ne concerne pas l’engagement iranien à ne pas se doter de l’arme nucléaire, au titre du Traité de non prolifération », explique à Actualité juive une source diplomatique française.  « Cela n’interdit pas toutefois de réfléchir à ce qui peut arriver au terme de ces échéances-là ». 

Le pari d’Emmanuel Macron semble aussi consister à faire fléchir ses homologues iraniens sur des dossiers connexes pour mieux convaincre Donald Trump de ne pas se retirer de l’accord de 2015. « La visite du président en avril sera un moyen de discuter du nucléaire avec les Américains, à quelques jours de l’échéance », insiste notre source diplomatique. 

Sur leur programme balistique tout d’abord. M. Le Drian a pu constater l’accueil très froid que lui a réservé le secrétaire du Conseil suprême de sécurité nationale, l’amiral Shamkhani, pour qui « le renforcement de la capacité défensive de l’Iran […] est une nécessité inévitable dans le cadre de la politique de dissuasion » de Téhéran. « Frénésie capacitaire » corrigera le patron du Quai d’Orsay. 

   Les deux pays s’affrontent sur l’interprétation de la résolution 2231 du Conseil de sécurité stipulant que l’Iran est « tenu de ne pas entreprendre d’activité liée à des missiles balistiques capables de transporter des armes nucléaires ». « Ce programme comporte une dimension de dissémination balistique à travers la région que nous jugeons préoccupante », précise le diplomate français qui s’inquiète également de voir l’action régionale de l’Iran au Moyen-Orient « s’exercer par des voies militaires ». 

Convaincu de la nécessité de poursuivre ce « dialogue dur, sans concession », Jean-Yves Le Drian n’a pas caché également les « interrogations lourdes de la France » concernant l’activisme régional de l’Iran, en particulier en Syrie. Dans un entretien téléphonique avec M. Rohani, dimanche, Emmanuel Macron avait insisté sur la « responsabilité particulière » de l’Iran pour faire appliquer la trêve humanitaire à la Ghouta orientale, près de Damas, prévue par la résolution 2401 du Conseil de sécurité de l’ONU. « Il faut mettre la pression sur tous ceux qui ont un levier sur le régime d’Assad » indiquait-on lundi à l’Elysée. En attendant, Téhéran campe sur ses positions, Hassan Rohani appelant à un « renforcement du gouvernement central de Damas ». Une intransigeance de nature à reporter aux calendres grecques la perspective d’un déplacement, un temps évoqué, d’Emmanuel Macron en Iran. 

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