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19 Février 2019 | 14, Adar I 5779 | Mise à jour le 18/02/2019 à 12h46

Rubrique France/Politique

Vincent Nouzille : « Netanyahou considère Macron comme un homme très intelligent »

Vincent Nouzille, à Paris (S.N.)

Des nombreux livres parus à l’occasion du 70e anniversaire d’Israël, il est sans doute le plus instructif. Riche en révélations nourries par le dépouillement des archives diplomatiques françaises et américaines, « Histoires secrètes. France-Israël 1948-2018 » offre une plongée passionnante dans les coulisses de cette amitié compliquée.

Actualité Juive : La tonalité des échanges entre responsables est parfois amicale, souvent orageuse, toujours marquée par une grande franchise. Comment l’expliquez-vous ?

Vincent Nouzille : C’est l’une de mes surprises et cela transparaît des documents inédits que je révèle dans mon livre : les échanges sont nettement plus chaleureux qu’on ne le pense, très directs, et parfois électriques. Dans ces « conversations secrètes », il y a toujours une équation personnelle, une alchimie entre dirigeants qui fonctionne, ou pas. Ceux-ci abordent souvent de manière crue des sujets très sensibles. Ainsi quand David Ben Gourion se déplace à Paris en 1960, le général de Gaulle lui demande : « Pourquoi avez-vous besoin d’une bombe atomique ? ». Et Ben Gourion répond avec précision !


A.J.: On note une grande admiration entre ces deux hommes qui voient mutuellement dans l’autre le « plus grand chef d’Etat du XXe siècle ».

V.N. : Une forme de mimétisme rapproche ces deux hommes qui s’admirent. L’un a créé son pays, l’autre l’a sauvé. Par la suite, François Mitterrand entretiendra également une relation particulière avec Menahem Begin, puis Itzhak Shamir. Ils ne seront jamais d’accord mais le chef d’Etat français confiera à Shamir : « Si j’étais à votre place, je ferais comme vous. Mais en tant que président de la République, je défends les intérêts français ». 


A.J.: Un mot revient à plusieurs  reprises dans la bouche du fondateur de la Ve République : les Israéliens « exagèrent ». Comment est-ce perçuà Jérusalem ?

V.N. : Dans la critique émise par de Gaulle à l’égard d’Israël, et qui conduira au divorce pendant la guerre des Six-Jours, il exprime toujours de la sympathie pour cet Etat qui s’est construit à la force du poignet. Mais un malentendu s’était installé entre le président français et Ben Gourion sur l’avenir d’Israël et l’extension de ses frontières. Dès leur premier entretien, le 13 juin 1960, Ben Gourion explique qu’il veut doubler la population de l’Etat hébreu, mais De Gaulle comprend que l’Israélien veut, pour doubler celle-ci, étendre ses frontières. S’installe ainsi dans l’esprit du Général, l’idée qu’Israël saisira toute occasion pour agrandir son territoire. Ce thème de la présumée volonté conquérante israélienne se retrouvera dans la bouche du président français avant 1967 et pendant la guerre des Six-Jours. Le Général interprète la volonté offensive israélienne, comme le souhait de fonder un « grand Israël » par la conquête, alors que cette attaque préventive, de laquelle découlera, il est vrai, la conquête de territoires, est le résultat du sentiment d’insécurité des Israéliens : ceux-ci, qui redoutent de voir leur Etat détruit par une attaque coordonnée des pays voisins, jugée imminente, préfèrent prendre les devants... De Gaulle en sortira renforcé dans son idée préconçue. En réalité, ce divorce de 1967 n’était pas écrit d’avance. 


A.J.: Sous quel président français la défiance a-t-elle atteint son apogée ?

V.N. : Valéry Giscard d’Estaing qui ne mènera aucune visite en Israël, ni ne recevra de Premier ministre israélien. Son analyse très froide de la situation, en pleine crise pétrolière, le conduit à se rapprocher des pays arabes et à faire de la question palestinienne un axe central de sa politique moyen-orientale.



« Vous n’avez rien à faire avec Yasser Arafat. Ce n’est pas un homme de parole » (Jacques Chirac)

A.J.: Vous présentez un Jacques Chirac ambivalent à l’égard de Yasser Arafat, médiateur mais sans illusion.

V.N. : Il y a une grande lucidité chez Jacques Chirac à propos d’Arafat. Il se positionne, dès 1996, comme un allié solide du Palestinien jusqu’à sa mort au Val-de-Grâce, en 2004. Mais en même temps, il a conscience que c’est un homme qui a du mal à conclure une négociation. Après un sommet raté à Paris, en octobre 2000, en pleine Seconde Intifada, il reprochera au Premier ministre israélien Ehoud Barak d’avoir été « incorrect » à son égard, mais fera ensuite cette confidence à l’ambassadeur israélien: « Vous n’avez rien à faire avec Yasser Arafat. Ce n’est pas un homme de parole ». Pour autant, il ne cessera pas de considérer celui-ci comme le seul interlocuteur incontournable pour les Israéliens. 


A.J.: La relation fut-elle plus apaisée entre Binyamin Netanyahou et Nicolas Sarkozy, ami revendiqué d’Israël ?

V.N. : Avec celui qu’il surnomme « Bibi », et qu’il a rencontré dès 2002, Nicolas Sarkozy partage une posture de « faucons » sur la scène internationale, notamment sur l’Iran. 

   Mais lorsqu’il le reçoit en juin 2009 à l’Elysée, le président français monopolise 80% du temps de parole et s’autorise à faire la leçon à son hôte. Va dès lors s’installer une forme de ressentiment réciproque qui conduira à cette fameuse phrase de Sarkozy : « Netanyahou est un menteur ». Ce dernier en a été très vexé. Finalement, les Français constatent que les Israéliens n’écoutent que les Américains. Or, ceux-ci, sous Barack Obama et surtout sous Donald Trump, n’utilisent guère ce levier pour les inciter à négocier. 


A.J.: Que pense Binyamin Netanyahou d’Emmanuel Macron ? 

V.N. : Ils se parlent régulièrement et se sont rencontrés à plusieurs reprises, notamment à l’occasion de la commémoration de la rafle du Vel d’hiv, en juillet dernier. Selon plusieurs sources que j’ai interrogées, Binyamin Netanyahou considère Emmanuel Macron comme un homme très intelligent, avec un vrai leadership. Sa dénonciation de l’antisionisme a également été bien reçue. Mais Netanyahou estime dans le même temps que certains points de désaccords demeureront, notamment sur la question palestinienne.


Editions, Les liens qui libèrent, 304 p., 22,50 euros

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