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20 Mai 2018 | 6, Sivan 5778 | Mise à jour le 17/05/2018 à 12h39

Rubrique Moyen-Orient/Monde

Ofer Zalzberg : « Israël cherche à convaincre les Etats-Unis de s’impliquer davantage en Syrie »

Seuls les Russes peuvent tenir le rôle de médiateur dans la crise syrienne, estime l’analyste sénior au think tank International Crisis Group.

Actualité Juive : Comment interprétez-vous les frappes imputées à Israël contre la base aérienne T-4 dans la nuit de dimanche à lundi ? 

Ofer Zalzberg : Les frappes israéliennes visent principalement à faire appliquer deux lignes rouges : le transfert d’armes vers le Hezbollah au Liban et l’établissement d’une présence iranienne permanente en Syrie. Les événements du week-end dernier entrent dans la seconde catégorie. Israël a ciblé les dignitaires militaires iraniens commandant les opérations de drones en Syrie et au-delà. Parmi les Iraniens touchés, on compte notamment un haut officier de cette unité. On se situe clairement dans la continuité des représailles du mois de février après l’entrée d’un drone iranien dans l’espace aérien israélien. 


A.J.: Peut-on également y voir un message adressé à Donald Trump après ses déclarations la semaine dernière sur un prochain désengagement américain de Syrie ? 

O.Z. : Il est possible que le timing soit lié à la dynamique américaine en cours après l’attaque chimique contre Douma. Les décideurs israéliens cherchent à convaincre les Etats-Unis d’une plus grande implication contre l’Iran en Syrie suite à ces événements, à rebours des annonces de Donald Trump sur le retrait futur d’environ deux-mille soldats américains présents en Syrie. 


A.J.: Autrement dit, Jérusalem chercherait à démontrer à ses alliés occidentaux la faisabilité d’une frappe en Syrie, en dépit de la présence russe. 

O.Z. : Tout à fait. Israël cherche à démontrer qu’il est toujours possible d’influencer la dynamique syrienne par l’extérieur, à travers des moyens militaires. Certains au sein du gouvernement israélien espèrent en une campagne aérienne constante des Etats-Unis contre les capacités aériennes syriennes, dans le but d’affaiblir Assad et l’Iran. D’autres jugent cette option irréaliste, notamment au regard de l’approche des élections de mid-term, en novembre prochain. Les médias américains ont rapporté les propos de responsables américains selon lesquels Donald Trump chercherait à quitter la Syrie d’ici six mois, soit avant les élections. Une idée à laquelle se montreraient hostiles le Pentagone et le Département d’Etat qui mettent en avant le vide que créerait une telle situation et que les Iraniens ne tarderaient pas à exploiter. 


A.J.: Quels seraient les objectifs de l’intervention américaine, et peut-être française, annoncée comme imminente en Syrie ? 

O.Z. : Ils peuvent être de retracer la ligne rouge à propos de l’usage d’armes chimiques à travers des frappes limitées, comme l’avait décidé Donald Trump en avril dernier après l’attaque de Khan Cheikhoun. Ce type d’action n’est pas de nature à menacer l’avenir du gouvernement de Damas. L’autre hypothèse serait de viser non plus seulement des cibles syriennes mais aussi iraniennes et russes, du fait de leur soutien à Bachar El Assad. Une dernière option mènerait à des objectifs beaucoup plus ambitieux, mais cela me semble peu probable en raison des intentions récemment affichées par le chef d’Etat américain. 



« Les Russes sont les seuls à pouvoir dialoguer avec toutes les paties »


A.J.: Quelle pourrait être la réaction du régime Assad et de ses alliés en cas de frappes coordonnées américano-françaises ?  

O.Z. : Les Russes sont inquiets par la perspective des frappes ciblées américaines. Il y a un mois et demi, le ministre des Affaires étrangères russes, Serguei Lavrov, avait expliqué que nous n’étions plus au temps de la guerre froide où les deux superpuissances s’opposaient par procuration via des proxies. Des forces russes et iraniennes sont bien présentes en Syrie et cela peut conduire à une confrontation directe. Il est intéressant de noter que les Russes ont rapidement pointé la responsabilité israélienne dans les frappes contre la base T-4, avec l’intention première de clarifier que les Etats-Unis n’étaient pas impliqués. Moscou veut absolument éviter un conflit entre grandes puissances pour mieux patienter jusqu’au retrait américain de Syrie, dont il tirera des bénéfices stratégiques. 


A.J.: A vos yeux, la Russie est aujourd’hui la seule puissance en mesure d’établir des nouvelles règles du jeu entre Israël d’une part et l’Iran et ses alliés d’autre part. Quelles seraient-elles ? 

O.Z. : Il y a deux ensembles de règles de jeu. 1) Un modus vivendi entre Israël et l’Iran dans lequel le premier accepterait une influence iranienne en Syrie d’ordre économique, politique et commercial, quand le second s’engagerait à ne pas avoir de présence militaire permanente en Syrie. 2) La seconde règle concerne Israël et le Hezbollah au sujet du Sud-ouest de la Syrie. Israël accepterait que Damas revienne dans la zone de façon symbolique alors que l’opposition serait chargée du contrôle effectif du territoire en conservant ses armements. De son côté, le Hezbollah serait tenu de ne pas pénétrer ce périmètre. 


A.J.: De facto, la prise de Vladimir Poutine sur les événements est-elle réduite ?

O.Z. : Les Russes sont les seuls à pouvoir dialoguer avec toutes les parties. L’administration Obama échangeait avec les Iraniens, Donald Trump n’a aucune chaîne de communication avec Téhéran. Les Russes dialoguent avec l’ensemble des acteurs et peuvent poser sur la table des propositions, notamment en raison de leur contrôle de l’espace aérien syrien, même s’ils ne peuvent pas imposer leurs options aux parties.  Nul n’a néanmoins intérêt à une guerre israélo-iranienne ou israélo-libanaise. Désormais, tout dépend de la réaction américaine.

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