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16 Octobre 2018 | 7, Heshvan 5779 | Mise à jour le 15/10/2018 à 18h16

Rubrique France/Politique

Jacques Bendelac : « Israël est désormais une société de consommation de masse »

(DR)

A travers un dictionnaire* où se croisent Ben Gourion, les tomates cerises et les fameuses « matkot » des bords de plage, l’économiste décrit les mutations de la société israélienne.

Actualité Juive : Pourquoi avoir choisi la forme d’un dictionnaire pour raconter Israël, de surcroît en mettant l’accent sur les aspects socio-économiques et culturels plutôt que diplomatiques et militaires ? Vous rappelez d’ailleurs l’influence des « Mythologies » de Roland Barthes sur votre travail…

Jacques Bendelac : Je me suis demandé : « Qu’est-ce qu’être Israélien en 2018 ? ». A l’étranger, on connaît assez mal la manière dont l’Israélien se perçoit lui-même. Je propose avec ce livre un « mode d’emploi » pour mieux comprendre sa vie quotidienne à travers un questionnement large sur la vie politique et économique, la culture, les loisirs. 


A.J.: Vous dessinez par vos entrées, semblables aux petites touches du peintre, un portrait d’Israël qui s’éloigne des images d’Epinal. Comment ont évolué les valeurs nationales depuis la création de l’Etat, l’ethos du peuple israélien ? 

J.B. : Les valeurs ont profondément changé en soixante-dix ans. Nous sommes passés d’une société socialiste, solidaire, à une société plus individualiste et matérialiste, portée sur le virtuel. Ces transformations impactent certaines institutions parmi les plus anciennes du pays. Le kibboutz n’a pas disparu, il s’est transformé : de socialiste, il est devenu capitaliste, avec des revenus qui circulent. Il s’est adapté à la réalité d’aujourd’hui. Tsahal est devenu une armée plus petite, plus professionnelle et ses rapports avec la société ont évolué. Je consacre également un texte à Arik Einstein, le plus grand chanteur israélien, mais aussi à Eyal Golan ou aux nouvelles icônes, Bar Rafaeli et Gal Gadot. 


A.J.: De quoi ces nouvelles icônes sont-elles le nom ?

J.B. : L’Israélien est heureux et optimiste, le pays se classant à la 11e place du classement international du bonheur. Il est fier de vivre dans une démocratie avec des institutions fortes, notamment l’armée, et qui a reçu 12 prix Nobel en 70 ans. Il est également beaucoup plus matérialiste et tourné vers l’étranger. Israël est désormais une société de consommation de masse. L’Israélien achète beaucoup, souvent bon marché – d’où le développement du low cost – et à l’étranger, notamment lors de voyages. Cela explique le succès de l’enseigne IKEA, qui compte désormais quatre boutiques dans le pays. 


A.J.:  « Sandales », « mazgane », « shesh besh »… Les entrées se distinguent par leur variété. A propos de la passion israélienne pour le barbecue, vous expliquez qu’il ne s’agit pas d’une simple histoire de viande. 

J.B. : Le barbecue est le symbole de Yom Haatsmaout, le jour de la fête d’Indépendance. Les odeurs de viande grillée envahissent le pays ce jour-là. Le barbecue est aujourd’hui le symbole de l’enrichissement, de la réussite et du patriotisme. La viande, qui coûte cher en Israël en raison de son importation, devient de meilleure qualité : on a remplacé le kebab et les merguez par de l’entrecôte et des steaks asado. Cela peut être un moyen d’afficher son ascension sociale, les Israéliens ayant un rapport décomplexé à l’argent. Les techniques se sont également perfectionnées avec l’utilisation de plus en plus fréquente du gaz et de l’électricité plutôt que du feu de bois. 


« Les Israéliens n’aiment pas beaucoup les Français »



A.J.: On recense pas moins de neuf entrées relatives à l’alimentation, de « Bamba » à « borekas » en passant par « houmous ». La cuisine est-elle si centrale dans la culture israélienne ? 

J.B. : La cuisine est un des aspects du patrimoine national et véhicule des symboles qui démontrent des évolutions dans les mœurs et les comportements israéliens. Ce n’est pas par hasard si demeure une querelle, entre Israël et le Liban sur l’origine du houmous. Le fallafel, jusque-là le plat national, a été supplanté par le sushi. Cela est révélateur, selon moi, d’une métamorphose importante. Tel-Aviv est aujourd’hui la troisième place au monde pour la vente de sushis par habitant. Etudions ce qui distingue ces deux mets. La pita est mangée à la main après avoir été remplie de nombreux ingrédients, symbole de la diversité de la société israélienne. Le sushi lui est souvent consommé de manière plus isolé et montre un certain enrichissement. On peut également citer le cas du café : longtemps adeptes du noir (le fameux « café boss »), les Israéliens ont désormais adopté les capsules de Nespresso, marqueurs d’une réussite matérielle. 


A.J.: Comment sont perçus les Juifs français installés en Israël par leurs concitoyens israéliens ?

J.B. : Malheureusement, les Israéliens n’aiment pas beaucoup les Français, considérés selon plusieurs sondages comme étant bruyants, bavards, coupés du reste de la société par l’usage du français. On leur reproche également d’être responsables de l’envolée des prix de l’immobilier. Certaines publicités ou émissions satiriques, comme Eretz Néhéderet, se sont d’ailleurs parfois moquées du public français. Fondamentalement, les Français ne sont pas bien compris par les Israéliens. Les choses vont néanmoins en s’améliorant grâce à l’adoption de la langue et de la culture israéliennes, ce à quoi mon livre essaie de contribuer. 


Editions Plein Jour, 296 p., 21 euros

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