Default profile photo

15 Octobre 2018 | 6, Heshvan 5779 | Mise à jour le 11/10/2018 à 12h50

Rubrique France/Politique

Martine Gozlan : « Les nations réservent désormais à Israël le traitement qui était celui des juifs »

Dans un essai chatoyant, la rédactrice en chef de l’hebdomadaire « Marianne » raconte « son » Israël. Un regard tendre et érudit, nourri de son expérience de terrain, au gré des reportages et de son questionnement identitaire.

Actualité Juive: Votre livre met en exergue les sentiments mélangés de la société israélienne, à la fois dynamique et optimiste mais traversée par une angoisse qui remonte probablement au fond des âges. 

Martine Gozlan : Des raisons historiques évidentes expliquent ce sentiment qui a accompagné l’Etat hébreu tout au long de ses sept décennies d’existence. L’hostilité de ses voisins, le refus arabe, le cercle infernal de la terreur après chaque tentative de conclure la paix, et la fracture interne qui a conduit à la tragédie de l’assassinat d’Itshak Rabin, le 4 novembre 1995. Mais la majorité des Israéliens est animée par cette conviction inébranlable formulée par Berl Katznelson, l’un des pères fondateurs du sionisme socialiste : « Je meurs convaincu de l’éternité du peuple juif ». Les Israéliens balancent entre la conscience de la fragilité et la plénitude du sens de l’existence juive et de l’existence d’Israël. Cette tension accroît l’incompréhension de l’opinion internationale. Le destin israélien est tellement inouï qu’après une brève parenthèse d’empathie due à la réverbération terrible de la Shoah, les nations réservent désormais à l’Etat hébreu, cette dérangeante énigme, le traitement qui était celui des juifs et de leur insupportable étrangeté. 


A.J.: C’est aujourd’hui l’Iran qui, à travers son programme nucléaire et balistique, incarne cette menace existentielle. Sur le plan des représentations, est-elle comparable à celle que faisait peser l’Egypte de Nasser dans les années 1960 ?

M.G. : Dans les années 1960, l’opinion israélienne était beaucoup moins convaincue de sa capacité de défense face à Nasser. L’issue de la guerre des Six-Jours en 1967 a complètement sécurisé les Israéliens. Le monde voit parfois dans cette victoire le signe de l’ « arrogance », de la démesure. Pas du tout ! Israël devait assurer sa défense. Les Israéliens et les Juifs, notamment en France, avaient peur. Dans les rues de Paris, on criait, d’un seul cœur battant, « Israël vivra ! ». Aujourd’hui, le Guide suprême iranien affirme qu’il faut rayer Israël de la carte du temps. Mais Israël se sait désormais fort. L’Etat hébreu est une hyperpuissance en gestation.   


A.J.: Comment cela se traduit-il dans le mode de vie ?

M.G. : Les Israéliens vivent dans l’instant, portés par une intensité, un  bonheur jugé déconcertant mais attesté par les sondages internationaux !  Il suffit de s’asseoir à une terrasse de café à Tel-Aviv pour observer cette déferlante de la jeunesse. Il y a une négociation permanente entre un besoin épicurien de vivre la vie dangereuse, la vie brève – pensons aux jeunes soldats d’Israël –et la conviction que chaque existence s’inscrit dans la durée qui est celle du peuple.


A.J.: Vous consacrez un chapitre à l’immigration et à la « mosaïque » israélienne. Et pour analyser les départs et les questionnements des Juifs de France devant l’alya, vous avez repéré un terrain d’analyse singulier : les couloirs d’avion sur les vols Paris-Tel-Aviv. Pourquoi ce choix ? 

M.G. : Cela s’est imposé à moi comme une expérience personnelle. Dans ces avions que je fréquente régulièrement, des gens aux parcours très différents me racontaient leurs expériences. En me narrant leur Israël, ils me racontaient en même temps leur France qui était aussi la mienne. Je vis moi-même ce flottement, cette  douleur qui se fait jour. J’ai ressenti une grande proximité avec ces compagnons de traversée, à trente mille pieds d’altitude. En dépit de nos différences d’âge, de professions et d’empathies politiques, nous nous demandions ensemble : « Que s’est-il passé pour qu’une certaine France commence à nous quitter ? ». Ceux qui partent ne quittent pas la France de bon cœur. Ils ont évidemment l’amour d’Israël mais ce sont des orphelins. Je me sens moi-même toujours française mais un peu orpheline.



« Déferlante de la jeunesse » 


A.J.: Que cherchent ces Français qui s’installent en Israël ? 

M.G. : D’abord, le bonheur d’être ensemble. Les Juifs visibles sont les plus en danger aujourd’hui en France. A titre personnel, j’ai pris conscience très tardivement que j’étais membre d’une minorité. Il y a encore une dizaine d’années, la perception de la société française en tant qu’alliage de minorités m’était tout à fait inconnue. Je faisais partie d’un tout, en étant profondément juive. La fracture qui est en train de se produire est très grave pour la France. Mais finalement ne faisons-nous pas face ici à la raison d’être du sionisme ? Il s’est affirmé pour que des Juifs se sentant en danger en tant que minorité redeviennent, dans un foyer national juif, majoritaires. 


A.J.: Si vous deviez retenir un nom de ces soixante-dix ans de souveraineté retrouvée ? 

M.G. : Parmi les centaines d’Israéliens magnifiques que j’ai rencontrés, j’ai été particulièrement bouleversée par le destin et le projet du professeur Uri Nir, doyen de la faculté des sciences de la vie à l’Université Bar-Ilan. C’est le fils du seul survivant d’une famille juive allemande anéantie par la Shoah. Ce grand médecin est en train d’inventer l’arme absolue contre le cancer et donnera à ce traitement le nom d’« Emizil » : soit la contraction des deux prénoms de sa grand-mère, Emilie, et de sa tante, Zilli, jetées dans une fosse par les Einsatzgruppen. Cet homme transcende ainsi l’anéantissement et convertit la mémoire en puissance vitale, en force salvatrice pour toute l’humanité. A mes yeux, il symbolise l’indomptable énergie d’Israël. 


Editions de l’Archipel, 220 p., 16 euros

Powered by Edreams Factory