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15 Juillet 2018 | 3, Av 5778 | Mise à jour le 13/07/2018 à 13h07

Rubrique France/Politique

Mai 68 : une contestation illusoire ?

(dr)

Les perspectives de la semaine par Franklin Rausky, universitaire.

« L’imagination au pouvoir !  Faites l’amour, pas la guerre ! En avant, le vieux monde est derrière nous ! Soyez réalistes, réclamez l’impossible !

Les revendications syndicales  des étudiants des universités françaises, en mai 1968, ont été, depuis belle lurette, oubliées et jetées dans les poubelles de la toute petite histoire. Mais les slogans et les graffiti des jeunes militants du mouvement étudiant continuent à rôder dans le microcosme intellectuel hexagonal. Pour certains commentateurs, nostalgiques de la belle époque de Cohn-Bendit, Bensaïd, Geismar et Alia, ces petites phrases ont été un souffle d’air frais, de saine insolence, d’agitation émotionnelle, d’irrévérence fantasque, d’ambition révolutionnaire, dans la France  figée, froide, sévère, conservatrice  et patriarcale de la Cinquième République. 

Pour d’autres observateurs, plus prudents et moins enthousiastes, ces slogans n’étaient rien d’autre qu’une collection de belles phrases creuses et stériles. Le pouvoir, politique, économique, universitaire, scientifique, a, certes, besoin d’une certaine dose d’imagination, associée à l’intelligence et à l’expérience dans la conduite des affaires. Mais  un pouvoir  soumis à  la pure imagination serait un désastre total.



« Cinquante ans après Mai 68, le sens du mouvement continue à nous interpeller.»


Au-delà des admirateurs fervents et des adversaires  hypercritiques de l’aventure Mai 68, jetons un œil sur un ouvrage très controversé sur cette expérience : «L’Univers Contestationnaire ou les Nouveaux Chrétiens,Etude psychanalytique» (Paris, Payot, 1969), signé André Stéphane, pseudonyme conjoint de deux psychanalystes juifs fort anticonformistes, Béla Grunberger et son épouse Janine-Chasseguet-Smirgel. Le  néologisme « contestationnaire » a  été inventé par les  deux auteurs pour dénoncer la face cachée de Mai 68 : un mouvement  superficiellement « contestataire » et, pourtant, foncièrement « stationnaire », figé  dans ses certitudes dogmatiques, incapable de toute autocritique.

L’ouvrage décrypte les manifestations étudiantes comme un refus narcissique de la réalité, de la morale, de la loi et de la différence des générations. Dans les discours des leaders étudiants de Paris, Berlin, New York, la morale et la loi ne sont que des armes idéologiques du « système répressif» pour uniformiser les esprits et fabriquer l’homme unidimensionnel stigmatisé par Herbert Marcuse, le philosophe fétiche du mouvement. Sur les campus américains, le conflit des générations et la révolte contre le Père, s’expriment avec virulence, dans la célèbre maxime : « Ne pas croire aux paroles de ceux qui ont plus de 30 ans ». Dans le sillage de la sagesse judaïque, les deux psychanalystes opposent le nominalisme, monde du réel, de la loi, des barrières, des interdits et de la raison, permettant aux hommes de vivre ensemble et  de se respecter, et l’antinominalisme, monde de l’affect, de l’abolition des frontières, du refus de la règle. Ainsi, les étudiants de mai 68 seraient les « nouveaux chrétiens », refusant, en révolte contre l’ordre établi, la Loi du Père.

A travers les slogans de la Sorbonne, surgit l’avatar contemporain du christianisme naissant contre l’ancien judaïsme, le conflit entre l’affectivité évangélique et la rationalité hébraïque. 

Dans le climat de polémique de la fin des années 60, certains psychanalystes, sympathisants de la « cause étudiante », ont condamné l’œuvre  comme un instrument idéologique du camp de la contre-révolution face à celui de la révolution. 

Cinquante ans après Mai 68, le sens du mouvement continue à nous interpeller. 

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