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19 Juillet 2018 | 7, Av 5778 | Mise à jour le 18/07/2018 à 18h05

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Rubrique France/Politique

Frédéric Encel : « Jamais la République islamique d'Iran n'abandonnera le régime syrien »

(wikipedia)

Les pressions financières et bancaires des Etats-Unis limitent considérablement les marges de manœuvre des autres signataires de l’accord sur le nucléaire iranien, estime le géopolitologue.

Actualité Juive: L'accord de 2015 peut-il survivre au retrait unilatéral américain ?

Frédéric Encel : Factuellement, oui. Mais au regard du poids bancaire et financier des Etats-Unis par rapport aux cinq autres signataires face à l'Iran, ce sera extrêmement compliqué. Il faudrait que ces Etats – France, Royaume-Uni, Allemagne, Russie et Chine – parviennent à compenser ce que coûtera le maintien et même la hausse des sanctions américaines liées au retrait de l'accord. C'est à peu près impossible sur le plan financier. La Chine pourrait par exemple augmenter ses achats de pétrole à l'Iran. Mais cela resterait marginal. Je pense que les Européens vont tenter de mettre sur pied un cadre d'action qui permettrait de limiter, ou de circonscrire, les sanctions américaines contre les entreprises commerçant avec l'Iran. De son côté, Téhéran ne peut décemment pas quitter l'accord en guise de représailles, et on a entendu le pouvoir iranien moins fanfaronner au soir de l'annonce présidentielle américaine qu'après les frappes occidentales sur une base syrienne ; Emmanuel Macron et Theresa May avaient alors été traités de « criminels ». Economiquement et diplomatiquement, le régime ne dispose pas d'atouts suffisants pour imposer une véritable alternative, d'où sa pondération et sa quête de soutien en Europe...

 

A.J.: Du point de vue israélien, quelle serait la meilleure option pour les mois à venir ? Leurs intérêts sécuritaires seront-ils mieux préservés sans cet accord ? 

F.E. : La meilleure option pour l'Etat juif serait que l'Iran, d'une part, ne revienne pas à l'enrichissement d'uranium, d'autre part, renonce à ses bases en Syrie. Sur le premier point, je suis tout à fait convaincu que Téhéran ne relancera pas son processus via les centrifugeuses, non seulement car aucune puissance – y compris Pékin et Moscou – ne souhaite le voir accéder à la bombe, mais encore parce que planerait la menace d'un bombardement aérien israélien. En revanche, il convient de ne pas se bercer d'illusions ; jamais la République islamique d'Iran n'abandonnera le régime syrien. Il s'agit d'un allié depuis 1979 – son unique allié sérieux dans le monde arabe ! -, il l'a littéralement sauvé en actionnant le Hezbollah et en l'équipant, et, en outre, la Syrie permet à Téhéran d'assurer un continuum chiite jusqu'à la Méditerranée. Ce qu'Israël cherche à obtenir en frappant puissamment les bases iraniennes, ce n'est pas la fin de la présence de l'Iran en Syrie mais l'absence d'armements offensifs, à commencer par les missiles. Suite aux frappes israéliennes massives du 10 mai, on a d'ailleurs assisté à une riposte très symbolique – quelques dizaines de roquettes (et non des missiles) propulsées dans la nature, sur le Golan (et non sur des agglomérations). Double leçon : 1/La Russie, comme je le répète depuis des années, est partenaire mais pas alliée de l'Iran ; 2/Le régime iranien sait parfaitement qu'une confrontation avec Tsahal lui coûterait des sommes astronomiques, notamment car les installations pétrolières du Golfe seraient touchées. 


A.J.: Les Gardiens de la Révolution et le camp ultraconservateur autour du Guide risquent-ils de sortir renforcés de cette crise ?

 F.E. : Oui, clairement, puisqu'ils étaient déjà défavorables à l'accord de 2015. Cela dit, s'ils reviennent au pouvoir, il leur faudra gérer une crise socio-économique grave, et sans doute craignent-ils que ni les expositions négationnistes, ni l'invocation constante de la glorieuse nation assiégée par le complot américano-sioniste ne suffisent à maintenir le calme...


A.J.: L'escalade en cours entre Israël et l'Iran en Syrie peut-elle basculer en guerre ? 

F.E. : Je ne le crois pas. Le régime iranien a beau proférer à un rythme soutenu insultes et menaces à l'encontre de l'Etat juif, jamais depuis l'arrivée au pouvoir de Khomeiny il ne l'a attaqué sérieusement. Au fond, l'ennemi le plus réel de Téhéran, c'est Riyad (et ses alliés sunnites) ; concurrence religieuse, culturelle, énergétique et institutionnelle, tout cela ne prévaut pas avec Israël qui constitue essentiellement un commode instrument fédérateur et un punching-ball rhétorique. Ce qui ne signifie pas qu'en cas de rapport de force devenu favorable, ce régime ne s'en prendrait pas à « l'entité sioniste ». Mais en géopolitique, il convient de regarder les temps longs chers à Fernand Braudel ; dans combien de temps les Iraniens se débarrasseront-ils de ce régime ? On l'ignore, mais une chose est certaine : le peuple iranien – que rien n'oppose au peuple juif – survivra au régime qui préside pour l'heure à ses destinées... 


A.J.: La 3è édition des Rencontres géopolitiques que vous organisez à Trouville-sur-Mer le week-end prochain aura pour thème « les guerres de demain ». Le Moyen-Orient en sera-t-il l'un des théâtres principaux ? 

F.E. : Je ne le crois pas. Ou, plus exactement, les menaces les plus graves se situent ailleurs, au Cachemire, entre les titans que sont l'Inde et le Pakistan, ou encore dans l'Est asiatique entre la Chine, le Japon ou d'autres puissances. Cela dit, même si les guerres proche ou moyen-orientales sont souvent de « basses intensité », je crains que celle qui déchire la Syrie ne perdure. En seulement huit ans de conflit dans ce pays, on déplore déjà quatre fois plus de tués et au moins dix fois plus de réfugiés et de déplacés qu'en soixante-dix ans de conflit israélo-arabe, toutes confrontations confondues...


Rencontres internationales annuelles de Trouville, 19-20 mai 2018. Sous le Haut parrainage de Jean-Yves Le Drian, en présence de Raphaël Enthoven et Manuel Valls. En partenariat avec les Presses universitaires de France, La Croix, Sciences-Po Paris et la Paris School of Business. Hôtel de Ville, 9h30/17h. Entrée libre.

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