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22 Octobre 2018 | 13, Heshvan 5779 | Mise à jour le 22/10/2018 à 11h56

Rubrique Culture/Télé

Shelomo Selinger : « Sculpter m’a fait recouvrer la mémoire»

(DR)

Shelomo Selinger, juif polonais né en 1928, a survécu à neuf camps de concentration et deux marches de la mort, avant de participer à la guerre d’Indépendance d’Israël. Il fait partie des sculpteurs les plus reconnus de sa génération.

Actualité Juive : Vous avez eu mille vie en une. Pouvez-vous nous témoigner de la première partie, rythmée par la guerre ? 

Shelomo Selinger : Quand la guerre a commencé, j’avais onze ans. Au départ en Pologne, il y avait des restrictions pour les juifs : ils ne pouvaient travailler que dans les « corvées ». On devait dégager la neige dans un abattoir à l’extérieur. Un jour, toute la ville devait assister à la pendaison d’une douzaine de personnes. J’étais en face de l’arbre où mon moniteur de mouvement de jeunesse sioniste allait être pendu. Avant de mourir, j’ai entendu sa dernière prière, il récitait le chema Israël, mais il n’a pas pu le finir. C’était le début de la mort et de la guerre pour moi. Au moment de la sélection, ceux qui étaient programmés pour mourir allaient à Auschwitz, les autres, aux travaux forcés en Allemagne. Ma mère et ma petite sœur se sont échappées, mais mon père et moi avons été pris. Lors de la sélection, j’ai été séparé de mon père car j’étais trop jeune : je devais être liquidé tout de suite. Un homme d’affaires devenu policier juif du ghetto m’a dit devant les nazis : « Tu as 17 ans ! Qu’est-ce que tu fous là ? », et il m’a poussé de l’autre côté de la file. Et je suis allé de l’autre côté. Voilà le commencement de ma survie. 


Au départ avec mon père, j’étais au camp de concentration de Chrzanow. Nous creusions des fondations pour l’usine Krupp. Au bout de trois mois, mon père a commencé à faiblir. On m’a dit qu’on l’envoyait dans un « camp de la convalescence ». En fait, on l’envoyait à la mort. On l’a assassiné en lui introduisant un tuyau d’eau dans la bouche pour l’étouffer de l’intérieur. Je l’ai appris après la libération. Lorsque mon père est parti, je suis resté tout seul dans l’enfer. Chaque fois que j’étais malade, battu, à bout, quelqu’un me donnait un coup de main pour que je survive. En tout, je suis passé par neuf camps de concentration. Après ma deuxième marche de la mort, vers la fin de la guerre, arrivé à Terezine, j’étais fini. L’hôpital de Terezine m’a mis parmi une pile de cadavres. J’avais 17 ans. Un officier juif de l’armée rouge, qui passait par là, trouvait que je n’étais pas complètement mort. Qu’il me restait un souffle. Il m’a amené dans un hôpital militaire de campagne et s’est acharné à me rendre la vie. En sortant de l’hôpital, j’ai été frappé d’amnésie pendant sept ans. Je n’avais plus aucun souvenir. Je suis allé à Prague, puis dans un camp de réfugiés en Allemagne, puis je suis monté dans un bateau clandestin, vers la Palestine britannique. 


A.J.: Là commence la seconde partie de votre vie, dans ce qui est encore la Palestine britannique.

S. S. : Oui, j’ai fait le voyage vers la Palestine britannique en 1946. Je travaillais dans le kibboutz de Beit-Haarava, proche de la mer Morte, lorsque, deux ans plus tard, il y a eu la guerre d’Indépendance. Je me suis battu à la bataille de Sodome, je tenais des lance-roquettes et j’arrêtais les blindés égyptiens qui allaient vers Tel-Aviv. De nouveau, il y avait des blessés et des morts autour de moi et je survivais. Une fois que la guerre d’Indépendance s’est terminée, j’ai fait partie des fondateurs du kibboutz Kabri en Galilée. En Pologne, je n’avais fait que trois classes d’école publique, mais au kibboutz, j’ai eu la chance de pouvoir m’instruire. J’étais toujours amnésique, mon passé avait été effacé. Puis en 1951, je rencontre Ruth Shapirovsky, ma future épouse, venue au kibboutz accomplir son mois de volontariat avec son lycée de Haïfa. J’ai emprunté un canif qu’elle avait dans son porte-clefs et je lui ai fait un petit bonhomme avec l’écorce d’un arbre et depuis je n’ai jamais arrêté de sculpter. Deux ans plus tard, j’ai reçu le prix Norman de la Fondation America-Israël. Un ami, qui était à l’école des Beaux-Arts à Paris, m’a dit qu’il y avait un prof, sculpteur aussi, Marcel Gimond, et qu’il fallait que je le rencontre. Voilà comment je suis venu à Paris avec mon épouse.


« A 17ans, j’étais déjà vieux »

A.J.: Et à Paris, vous avez commencé à vous faire connaître.

S. S. : Je suis arrivé à Paris en 1956. J’étais déjà vieux et presque mort et j’ai rejoint l’école des Beaux-Arts et suis devenu l’élève du sculpteur Marcel Gimond. J’étais trop pauvre pour acheter des blocs de pierre, alors j’ai cherché dans des décharges autour de Paris et trouvé des blocs de granit. C’est une pierre extrêmement dure mais qui reçoit la lumière de façon extraordinaire. Une pierre qui ne se dégrade pas, même avec la pollution. Je m’y suis sans doute attaché car elle contraste avec la fragilité de l’homme. Mes débuts ont été très durs, puis la consécration officielle est arrivée en 1973, quand j’ai remporté le 1er prix du Concours international pour le monument du camp de Drancy. Le monument a été inauguré en 1976. Puis j’ai fait le Mémorial de la Résistance, à La Courneuve, en 1987. Le Requiem pour les Juifs d'Allemagne, en 1980, à Bosen, et le Monument aux Justes parmi les Nations de Yad Vashem, en 1987…


A.J.: C’est en sculptant que votre mémoire est revenue ? 

S. S. : Oui, la nature m’a donné l’oubli pour que je puisse me reconstruire et la sculpture a pris la suite, pour que je puisse continuer à vivre. J’ai commencé à recouvrer la mémoire avec des cauchemars. La sculpture m’est venue naturellement, en fait j’ai toujours été attiré par l’art. Certains camps étaient situés dans des montagnes où il avait des carrières et des paysages extraordinaires. Je détestais ces paysages, ils me démoralisaient. La beauté était insupportable pour moi. La vie dans les camp c’était les coups, la torture, la saleté, la vermine, la faim… Le monde n’avait pas le droit d’être beau. Je me suis demandé souvent comment il était possible que tout le monde soit mort autour de moi et que moi je sois resté vivant, dans des circonstances invivables. Peut-être pour témoigner, avec mes oeuvres.

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