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16 Décembre 2018 | 8, Tevet 5779 | Mise à jour le 13/12/2018 à 11h38

Rubrique Culture/Télé

Camille de Toledo : « Les Juifs qui avaient perdu leur foyer ont porté le rêve de Herzl»

Crédit : Mantovani©Gallimard

Dans le roman graphique Herzl, une histoire européenne (Editions Denoël), l’écrivain Camille de Toledo et le dessinateur Alexander Pavlenko signent une oeuvre puissante sur la genèse du projet sioniste dans l’Europe du XIXe siècle.

Actualite Juive: Vous avez travaillé sur ce roman graphique pendant cinq ans avec Alexander Pavlenko. Pourquoi la figure de Theodor Herzl vous a-t-elle intéressé ?  

Camille de Toledo : Tout a commencé en 2002 à la lecture du livre Vienne fin de siècle de l’historien américain Carl Schorske où apparaissent plusieurs personnages dont Theodor Herzl. Cette figure dépeinte par Schorske d’un dandy au penchant mélancolique pris dans le tourbillon moderniste de Vienne m’a appelé. À cela se sont ajoutés des thèmes qui me sont chers : la question des fantômes et des morts – comment l’Histoire à venir s’écrit souvent au nom des morts ? 


A.J.: L’écriture de l’histoire et « les récits de l’avenir » ont toujours traversé votre travail d’écrivain. Quel est le lien avec Herzl ? 

C.d.T. : Je suis un écrivain-chercheur. Dans Le Hêtre et le Bouleau - essai sur la tristesse européenne  (Seuil, 2009), j’essayais de comprendre quelle était la couleur émotionnelle de la fin du XXe siècle, cette fin de l’Histoire tant de fois décrite, et comment ce sentiment de finitude était lié au « soleil noir » de l’extermination des Juifs d’Europe. De la fin du XIXe à l’anéantissement, les populations juives européennes ont contribué massivement à l’écriture des  « scripts de l’avenir » : le marxisme, le bundisme, le sionisme… Du fait des oppressions et des discriminations – en réponse à celles-ci - les juifs de la Diaspora ont beaucoup oeuvré dans ce que je nomme l’écriture de récits de l’avenir. C’est « le tableau » qui se dessinait à la fin du XXe siècle : en détruisant la présence juive, l’Europe s’est retrouvée orpheline de l’avenir. Il y a eu ce moment où l’Europe, au lieu de vouloir transformer les temps, a rêvé d’en finir avec l’Histoire. Elle recueillait les cendres, consumait ses douleurs et ses traumatismes. En revenant à la charnière XIXe/XXe siècle dans Herzl, une histoire européenne, je reviens au moment où les scripts du futur sont en train de s’écrire. En s’engageant pour la promesse du sionisme, Herzl a été l’un de ces  « auteurs de l’avenir ».


A.J.: La puissance narrative du roman tient, comme dans un film, au rythme du « montage » entre le texte  et les dessins. Parlez-nous de ce travail.

C.d.T. : J’ai rencontré Alexander en 2012 à Berlin. La première année a été une année de recherche graphique, d’esquisses, puis nous nous sommes vus régulièrement pour avancer d’une trentaine de planches à chaque fois. Ce fut une répartition des rôles où je me chargeais du découpage et lui, du décor et de la lumière. On peut parler d’un côté d’une « direction d’acteur » et pour Alexander, en dessinateur/historien, d’un rôle de « chef opérateur ». Nous avons cherché sans cesse à nous heurter au documentaire, à la vérité des documents et notamment aux carnets laissés par Herzl. 


A.J.: Pourquoi avez-vous raconté l’histoire d’Herzl et son projet sioniste du point de vue d’Ilia Brodsky, l’exilé ? 

C.d.T. : Cela revenait à nous demander par quelle voix la vie de Herzl devait  être interrogée depuis notre époque. Nous aurions pu écrire une histoire de Herzl du point de vue français. Nous aurions été alors dans une perspective un peu proustienne d’un Herzl pris dans des mondanités parisiennes pendant l’affaire Dreyfus. Nous aurions pu écrire une histoire de Herzl du point de vue viennois, un dandy mélancolique qui voulait devenir dramaturge. Le choix d’Ilia Brodsky, je crois, est né du souhait de mettre en miroir un clivage qui structure toute l’histoire des mondes juifs européens entre ceux de l’Est – habitant dans la zone de résidence - et ceux de l’Ouest – émancipés et qui ont bénéficié des différentes législations depuis la fin du XVIIIe leur permettant d’accéder aux sociétés bourgeoises. Cette dualité entre Ostjuden et Westjuden est mise en mouvement dans le livre par la voix d’Ilia Brodsky qui vient d’un shtetl à côté de Gomel. Ce qu’incarne Ilia Brodsky, c’est le monde qui sera plus tard anéanti en Pologne. Lui, l’orphelin de père et de mère, perd en plus son lieu de vie après les pogroms de 1882. C’est parce qu’il est intensément en quête d’un foyer que la relation avec Herzl est si brûlante…


A.J.: Souhaitiez-vous avec cette perspective donner ou rendre une place à la pensée exilique dans la tradition juive ?

C.d.T. : Dans l’histoire juive, l’écriture du livre vient souvent remplacer le pays. Le livre, c’est le pays perdu. C’est l’attache qui se maintient dans l’exil. Curieusement, il se rejoue cette histoire avec Altneuland et Der Judenstaat. Herzl publie deux livres dont le premier relance la possibilité de faire coïncider le livre et le pays perdu. Il remet le pays perdu dans l’avenir et tente de faire coïncider le livre avec le pays. C’est dans cette tension que s’écrit «Herzl, une histoire européenne». Herzl, à ce moment-là, est encore à cet endroit où le livre ne coïncide pas avec le pays. Dès lors, il y a plus ou moins consciemment chez moi, par la voix d’Ilia Brodsky, l’idée de relancer et même de réhabiliter ce qu’était et ce que sera encore longtemps la voie exilique dans la pensée juive. Au fond, ce sont ceux qui ont perdu leur foyer – les Ostjuden – qui ont fourni l’énergie collective pour écrire l’histoire que Herzl a annoncé et soutenu.  Ce sont eux qui ont porté le rêve de Herzl. 


(1) Camille de Toledo - Alexander Pavlenko. Herzl, une histoire européenne, Editions Denoël, 352 pages, 25,90euros

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