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24 Août 2019 | 23, Av 5779 | Mise à jour le 08/08/2019 à 12h19

Rubrique France/Politique

Marc Knobel : « Je me souviens de Fanny, Béatrice, Esther, Rose et les autres »

(DR)

Par Marc Knobel
Historien, directeur des Etudes au Crif

En rangeant de vieux papiers, j’ai retrouvé des notes personnelles d’il y a 30 ans déjà. Je voudrais pour Actualité Juive,  vous raconter cette histoire. Au 82, rue de Ménilmontant, dans le XXe arrondissement, se trouvait en 1988, un petit bâtiment légèrement encaissé. Au-dessus de la porte d’entrée était écrit «Ecole de filles» et à l’autre bout du bâtiment, «Ecole communale». L’établissement avait été reconverti en lycée d’enseignement professionnel accueillant quelques rares élèves de la section «commerce des vins et boissons» et j’y enseignais également. Un jour, je vis dans le bureau du conseiller d’éducation, sur le haut d’une armoire, quelques huit registres d’inscription d’élèves, tout poussiéreux, jaunis à l’excès.  Ils couvraient une longue période de la vie de cet établissement, au temps où celui-ci était encore une école publique de jeunes filles, à savoir du 2 avril 1874 au 15 septembre de l’année 1960. Le registre d’inscription numéro 10 m’avait intéressé. Dans ce registre qui m’apparaissait donc comme une mine de renseignements divers sur la vie d’une école primaire parisienne, les enfants étaient inscrits le jour de leur entrée à l’école et d’ordre de leur admission du 3 octobre 1932 jusqu’en octobre 1942. C’est la directrice de l’école, Mlle Darcis qui le prit en charge à son entrée en fonction en 1932. Mlle Darcis a donc procédé à l’inscription de 952 élèves. Le registre faisait 92 pages, chaque page était divisée en 14 colonnes avec les mentions habituelles (noms et prénoms, profession des parents, nationalité…) Justement, pour la nationalité des parents dont les enfants étaient scolarisés ici, nous obtenions les chiffres suivants : 829 français, 86 polonais, 14 italiens, 7 russes, 6 roumains, 4 grecs, 2 belges, bulgares, palestiniens, hongrois… De fait, nous apprenions que 13, 44% des parents étaient d’une nationalité étrangère. 112 enfants possédaient la même nationalité que leurs parents et 18 venaient d’acquérir la nationalité française. Sur ces 112 enfants et en nous basant sur les noms et prénoms des enfants et leurs parents et d’autres éléments, nous avons pu recenser 81 juifs, soit 72% de ces 112 enfants, soit 68 polonaises, 4 russes, trois roumaines, une palestinienne, 1 bulgare, 1 tchèque, 1 russe. Par ailleurs, 129 enfants scolarisés dans cette école et de nationalité française. Là, nous n’avons pu recenser que 28 juifs. Résumons: 959 élèves ont fréquenté l’établissement en question, 112 sont d’une nationalité étrangère, et l’école accueillera 109 enfants juifs, soit un pourcentage de 11,33% des effectifs de l’école.
En détaillant le registre, nous apprendrons que 44 enfants juifs fréquenteront l’école pendant l’occupation. 29 d’entre eux sont entrés dans l’établissement avant l’occupation ; 15  ont été scolarisés à partir de l’année 1940 ; 8 pour la rentrée scolaire 1940-41 ; 2 pour la rentrée 41-42. Nous apprendrons également que 2 élèves quittent l’établissement à la fin de l’année 1940 ; 15 le quittent en 1941 ; 14 en 1942 ; 8 en 1944. Curieusement encore, deux élèves ne seront pas inquiétés et resteront dans l’établissement tout au long de l’occupation : Liliane Cohen, qui est de nationalité française et Jeannine Rachel Fredj, française. La directrice de l’école ignorent ce que sont devenus 17 de ces enfants, toutes juives.  Il est possible d’admettre un certain nombre d’hypothèses. Certaines quittent rapidement l’établissement, on peut penser qu’à un moment ou à un autre, elles suivirent leurs parents en zone libre. Il valait mieux alors ne pas laisser de traces, ne prévenir personne. On peut tout aussi bien admettre que certains enfants furent déportés, sans que la directrice ne le sache. Par contre, elle semble ne pas ignorer ce que sont devenus 9 autres élèves. Dans la colonne observation et pour ces neuf fillettes, elle indique avec précision le motif de leur départ : ainsi 5 d’entre elles se sont réfugiées en province, la directrice écrit alors «Province ; juive», ou «Israélite qui a dû se mettre à l’abri» ou bien «s’est réfugiée en province, juive.»


Ils restent 14 enfants et c’est probablement le moment le plus éprouvant de la lecture de ce registre.


Pour ces 14 enfants (3 françaises, 1 bulgare, 1 russe et 9 polonaises), le destin fut tragique et cruel, 14 noms sur 959 : 


-Marcelle Mlynkiewicz : «Enfant parfaite, élève brillante. Déportée», écrit la directrice. 
-Jacqueline Mlynkiewicz (sa sœur) : «Excellente élève. Enfant parfaite. Déportée.»
-Fanny Esther Fickman : «Déportée». 
-Béatrice Goldmann : «Bonne élève, mauvais caractère. Déportée.» 
-Esther Komorowski : «Bonne petite élève, studieuse, enfant agréable. Déportée ». 
-Rose Scheiz : «Bonne petite élève, douce et bien élevée. Déportée.»  
-Lisa Hammel, «Enfant bien élevée, très bonne élève. Déportée.»  
-Chaja Hammel (sa petite sœur) : «Bonne petite fille. Déportée.» 
-Paulette Muszkatel : «Enfant douce et docile quoique fermée. Déportée.» 
-Raymonde Scherz : «Gentille enfant. Déportée.» 
-Ida Fickman : « Gentille petite fille, bonne élève. Déportée.» 
-Olga Finkelstein : «Gentille petite fille, bonne élève. Déportée.» 
-Yvonne Ermann : «Bonne petite fille, très bonne élève. Déportée.»
Trente ans sont passés depuis que j’ai revu mes notes. Et comme il y a 30 ans, mes yeux rougissent. Et cette terrible constante de notre histoire lorsque le mal s'acharne sur les enfants pour tuer des enfants Juifs, hier comme aujourd'hui (je pense plus particulièrement à Arieh et Gabriel Sandler, Myriam Monsonego)...

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