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19 Juillet 2018 | 7, Av 5778 | Mise à jour le 18/07/2018 à 18h05

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Rubrique France/Politique

Claude Lanzmann, la mémoire à vif

« Je ne suis ni blasé ni fatigué du monde, cent vies, je le sais, ne me lasseraient pas », assurait Claude Lanzmann. (DR)

Disparu la semaine dernière à l’âge de 92 ans, le réalisateur de « Shoah » aura bouleversé la manière de représenter le génocide du peuple juif.

« C’est un type trop grand pour notre temps. Une sorte de géant ». Claude Lanzmann est mort il y a déjà quelques jours mais Juliette Simont évoque encore parfois son ami au temps présent. Directrice adjointe des « Temps modernes », cette spécialiste de la pensée sartrienne est l’une des intimes du journaliste et cinéaste disparu le 5 juillet. Quelle facette retiendra-t-elle de cette personnalité « bigger than life » : le maître d’œuvre du « monument » de mémoire orale que représente « Shoah » ? Le philosophe marqué par l’existentialisme ? Le portraitiste flamboyant  des années « Elle », à moins que ce ne soit la plume de l’écrivain orfèvre célébrée pour son « Lièvre de Patagonie » ? Temps d’hésitation. « Claude était un tout », corrige la directrice d’un beau livre collectif paru l’an dernier chez Gallimard, « Claude Lanzmann, un voyant dans le siècle ». « Mais peut-être choisirais-je sa liberté incroyable. Il s’est inventé, s’est tiré de son propre fonds. Tout cela est très sartrien ».   

Jean-Paul Sartre, point de départ naturel pour tenter de saisir les vertiges d’une existence vécue à la vitesse des bolides qu’il aimait tant conduire, repassant son code de la route seize fois pour l’obtenir la fois suivante. 

Le jeune Claude a 18 ans lorsqu’il découvre « L’Etre et le Néant », paru en 1943, par l’intermédiaire du futur épistémologue, Gilles-Gaston Granger. « Tu dois le lire d’urgence », lui ordonne son condisciple dans ces années de résistance au lycée de Clermont-Ferrand. « Ce texte apparaissait comme un livre de philosophie pure pour les Allemands. Mais pour les jeunes, c’était un livre politique sur la liberté », explique Juliette Simont. 


Le choc de « Réflexions sur la question juive » 

Claude Lanzmann n’a toujours pas rencontré Jean-Paul Sartre lorsqu’il découvre « Réflexions sur la question juive ». Nous sommes en 1947 et c’est un nouveau coup de tonnerre pour le petit-fils d’immigrés juifs biélorusse, éduqué dans un milieu athée. « Quand je lus […] les Réflexions sur la question juive, je dévorai d’abord le « Portrait de l’antisémite », me sentant littéralement revivre à chacune de ses lignes ou, pour être plus précis, autorisé à vivre », raconte-t-il dans « Le Lièvre de Patagonie». « Mais je tombai plus loin sur la description de ce que Sartre nomme l’inauthenticité juive et c’était soudain mon portrait à moi, brossé et dressé de pied en cap, que je découvrais avec une émotion d’autant plus grande que, si Sartre, le plus grand écrivain français, nous comprenait comme personne ne l’avait jamais fait, il ne condamnait jamais ». « Pour Claude, ce livre a été quelque chose de complètement libérateur », confirme Juliette Simont. 

Son adhésion à la thèse sartrienne du juif façonné par le regard de l’antisémite s’effritera toutefois quelques années plus tard devant la découverte des « Juifs nouveaux » défendant la souveraineté retrouvée de l’Etat d’Israël (voir par ailleurs). « Ce voyage fit l’effet d’une énorme surprise. Un ébranlement », selon la maître de recherches au Fonds national de la Recherche scientifique de Belgique. Membre à partir de 1952 du comité de rédaction des « Temps modernes » de Jean-Paul Sartre et Simone de Beauvoir, l’une des femmes de sa vie, Claude Lanzmann s’engage au mitan du siècle dans le combat anticolonialiste, notamment en Algérie, à l’étonnement de ceux qui « se refusaient à comprendre qu’on puisse, ayant voulu l’indépendance de l’Algérie, vouloir la survie d’Israël ». 




« C’est un type trop grand pour notre temps. Une sorte de géant »



Le monument « Shoah »

C’est au cours d’une série de projections de son film « Pourquoi Israël », en 1973, que le destin de Lanzmann bascule. Des officiels israéliens l’encouragent à entamer un travail sur le génocide juif pendant la Seconde guerre mondiale.  Douze années de travail, trois-cent-cinquante heures de prises de vue, pour un film de neuf heures trente centré sur le témoignage des différents acteurs de la Solution finale (« revenants » juifs, SS, Polonais) : sortie en 1985, « Shoah » est un tremblement de terre. Fait inouï, le titre du documentaire s’impose rapidement comme dénomination de l’événement lui-même. Pourtant, le réalisateur aurait préféré continuer à ne pas nommer « l’innommable », ce qu’il a longtemps appelé « La Chose ». « Le mot “Shoah” s’est imposé à moi tout à la fois parce que, n’entendant pas l’hébreu, je n’en comprenais pas le sens, ce qui était encore une façon de ne pas nommer », répondait-il aux critiques dans une interview au Monde en 2005. 

Professeur de littérature contemporaine à l’Université Paris-Diderot et auteur de « Sur “Shoah” de Claude Lanzmann » (éditions Manucius, 2016), Eric Marty insiste auprès d’Actualité juive sur la « fonction nominale fondamentale que le mot de Shoah produit et qui correspond à un tournant où l’on passe d’une époque où l’extermination des juifs est prise dans une forme d’événement universel comme Hiroshima, à une nouvelle perception où la dimension proprement juive de l’événement se dévoile ».    

   « Le Dernier des injustes » (2013) et « Les Quatre sœurs » (2018) complèteront une trilogie décrite par l’intéressé « comme une lutte acharnée pour ramener au jour ce que [les nazis] s’étaient évertués à occulter. Acclamé par la critique, dans un contexte marqué par la montée en puissance des thèses négationnistes, Lanzmann enregistre du même coup le passage historiographique à l’ère du témoin. Pas d’archives, d’images de corps suppliciés, mais une attention extrême aux détails du processus d’anéantissement nazi et aux lieux de la Catastrophe.  Une « non-fiction », une « sorte d’événement originaire », dira Lanzmann, hostile au récit chronologique qui enferme la Shoah dans le passé et la causalité logique. Avec « Shoah » se déploie « une enquête sur le présent de l’holocauste ». 


Polémiques en série

L’approche fictionnelle de la Shoah fait l’objet conséquemment de ses critiques assassines. La série américaine « Holocaust», immense succès populaire en 1979 : « un mensonge fondamental, un crime moral, un assassinat de la mémoire ». Quinze ans plus tard, c’est « La liste de Schindler » de Steven Spielberg qui essuie la foudre de Lanzmann qui y voit l’antithèse de son projet. « La fiction est une transgression. Je pense profondément qu’il y a un interdit de la représensation ». La même intransigeance accompagnera « La vie est belle » de Roberto Benigni (1997) ou le roman « Les Bienveillantes » de Jonathan Littell (2006).  Seul László Nemes échappera aux flèches, en 2015, avec « Le fils de Saul ». D’aucuns parleront alors de volte-face, voire d’incohérence. « Il ne montre pas la mort, mais la vie de ceux qui ont été obligés de conduire les leurs à la mort », expliquera pourtant Claude Lanzmann.

Eric Marty, dont les écrits sur Israël « Bref séjour à Jérusalem » (2003) et sur Alain Badiou l’ont rapproché du cinéaste, y perçoit autre chose. « Il y avait une fascination chez Lanzmann pour l’allégorie extraordinaire du fils mort dépeinte par Nemes. Cela préfigure aussi peut-être le drame terrible qu’a été le commencement de la maladie de son fils ». Un cancer emportera Félix en 2017, à l’âge de 23 ans. 

« Je ne suis ni blasé ni fatigué du monde, cent vies, je le sais, ne me lasseraient pas », assurait Claude Lanzmann. Pendant deux ans, ce grand conteur d’histoires déroulera le fil de l’une d’entre elles sur l’insistance d’une Juliette Simont acceptant le rôle de scribe pour déjouer la réticence devant l’informatique du futur grand officier de l’ordre national de la Légion d’honneur. La collaboration donnera en 2009 un livre magnifique, « Le Lièvre de Patagonie ».   « Cela a été pour moi comme une leçon d’histoire du XXe siècle qui, jusque-là abstraite, devenait tout à coup vivante », se souvient l’amie. Un hommage national sera rendu jeudi à Claude Lanzmann dans la cour d’honneur des Invalides, avant son inhumation au cimetière du Montparnasse. « Je vais devoir mourir, cette idée me fait horreur », confiait-il dans le documentaire que lui consacrait en 2015 Adam Benzine (« Claude Lanzmann, porte-parole de la Shoah »). « Nous avons vécu un siècle très difficile. Mais au moins, ça a été une époque mémorable. Une époque empreinte de grandeur ».

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