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21 Octobre 2018 | 12, Heshvan 5779 | Mise à jour le 17/10/2018 à 18h03

Rubrique France/Politique

Serge Klarsfeld : « Claude Lanzmann était un homme supérieur »

(DR)

Ils étaient de la même génération. Leur combat commun pour la mémoire de la Shoah avait créé un lien très fort entre Serge Klarsfeld et Claude Lanzmann, fait d’estime et d’affection réciproques. L’avocat et historien, président des Fils et Filles des déportés juifs de France, réagit à la disparition de son ami.

Actualité Juive: Vous avez déclaré à de nombreuses reprises que vous étiez « désarmé » depuis la disparition de Claude Lanzmann.  

Serge Klarsfeld : Je suis très triste parce que j’étais un bon ami de Claude Lanzmann. Exceptionnellement, je suis un de ceux avec qui il ne s’était jamais disputé. J’ai vu combien il avait souffert avec la mort de son fils. Les épreuves ne lui ont pas manqué dans la vie. La création de «Shoah» a été une souffrance. Il lui a fallu trouver pendant plus de dix ans les moyens financiers de produire et de faire ce film. Il en a été le producteur, l’auteur, le réalisateur et l’âme. Et puis c’était un homme supérieur, un génie qui a marqué l’après-guerre. Avec sa disparition, c’est une période qui se termine quasiment. Quand quelqu’un d’irremplaçable comme lui meurt, c’est une perte irrémédiable. Nous sommes dans un temps d’incertitudes. Les mouvements d’extrême-droite ont un succès considérable. Beaucoup des nouvelles générations n’ont pas connu la faim, la misère et la peur. Sans Claude Lanzmann, on est dans un monde nouveau et plein d’incertitudes. 


A.J.: Que voulez-vous dire par« un homme supérieur » ? 

S.K. : C’était une des grandes personnalités de notre temps qui étaient encore actives intellectuellement. Claude était un homme imprévisible. Il l’a montré très jeune puisqu’il est parti en Allemagne parfaire sa formation intellectuelle à une époque où les gens se détournaient de l’Allemagne. Il ne savait pas, ou inconsciemment, qu’il allait faire «Shoah» mais il est quasiment allé se donner les bases pour le faire en allant apprendre l’allemand et en se familiarisant avec la pensée allemande. C’est une démarche qui est tout à fait inhabituelle chez les intellectuels français et juifs. Je me souviens que quand j’étais au lycée, il n’y avait pas beaucoup de volontaires pour apprendre l’allemand, moi y compris. Claude avait ce côté rebelle. Rebelle à la discipline et au conformisme qui a toujours été sa marque. Il a aussi été un guide pour les Juifs de France. Un guide pour une bonne partie d’entre eux puisqu’avec Les Temps Modernes et les articles qu’il publiait dans Le Monde, L’Obs ou L’Express, il traçait la voie à suivre qui était la même pour lui et pour moi : la fidélité à la mémoire du génocide et la fidélité à l’existence et à la sécurité de l’Etat d’Israël. Ces voies nous ont réunis tous les deux. Il comptait beaucoup pour moi. 


A.J.: Vous perdez aujourd’hui un ami et sans doute peut-être un compagnon de route. Parlez-nous de vos liens personnels. 

S.K. : Nous avions une relation amicale très profonde. Je l’ai toujours soutenu partout et notamment à la Fondation pour la Mémoire de la Shoah. Avec son caractère, Claude posait des problèmes mais c’est parce qu’il avait une passion qui le projetait parfois en fureur, tout en ayant une intelligence extrêmement raisonnable. Chacune de ses tribunes était très bien équilibrée, très bien rédigée, très intelligente. Il ne se trompait pas sur les voies à suivre. Claude Lanzmann était un aventurier un peu comme son frère Jacques mais il s’est discipliné et il s’est obligé à faire une oeuvre difficile. Il avait compris dès la fin de la guerre – et moi en 1965 en allant à Auschwitz - qu’on appartenait à une génération exceptionnelle qui avait connue la Shoah et la résurrection d’un Etat juif après dix neuf siècles de disparition, et qu’il fallait nous hisser au-dessus de nous-mêmes pour faire des oeuvres supérieures afin de rendre leurs identités aux victimes et d’écrire l’histoire de la déportation des juifs. Moi je l’ai fait par l’écrit et lui par l’image. Je sais qu’il appréciait le Mémorial des Juifs de France. Moi j’appréciais son travail sur l’image dont j’étais bien incapable. Je comprenais dans le monde d’images qui est le nôtre la nécessité de faire un vrai film, véritable et authentique sur la Shoah et il en a été capable. Je me suis hissé au-dessus de moi par la grandeur de la cause. Il s’est hissé au-dessus de lui pour faire «Shoah», cette fresque prodigieuse réalisée sans images d’archives. J’étais son compagnon de route. Nous avons cheminé côte à côte avec beaucoup d’obstacles et notamment à l’époque l’indifférence de ceux qui aurait dû nous soutenir et qui nous ont soutenus après. En 1970, la défense de la mémoire n’était pas répandue. 


A.J.: Avec la disparition des derniers témoins, le temps de la mémoire est-il en train de devenir le temps de l’Histoire ? 

S.K. : Oui et le temps de l’Histoire est un temps un peu inhumain. L’Histoire rend hommage aux grands hommes en oubliant que certains grands hommes ont crée des catastrophes. On parle du siècle de Gengis Khan et on oublie ses montagnes de crânes et de victimes. On célèbre Voltaire et Saint-Louis et on oublie que ce dernier liquidait les Juifs. C’est la loi de l’Histoire et c’est contre quoi, tant qu’on vit, on doit s’insurger. On doit rester encore dans le temps de la mémoire car le temps de l’Histoire ne laisse pas beaucoup de place aux victimes. Il y a quelques années, le magazine Time avait choisi Hitler comme personnalité du XXe siècle et il a fallu une grande pression avec Lanzmann ou Wiesel pour que ce soit finalement Einstein et pas Hitler, mais qui se battra dans cinquante ans ?

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