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19 Décembre 2018 | 11, Tevet 5779 | Mise à jour le 18/12/2018 à 23h36

Rubrique Culture/Télé

Eric Emmanuel Schmitt : « Toute œuvre est engagée »

(Crédit : Albin Michel)

Éric-Emmanuel Schmitt, figure parmi les écrivains français les plus influents en France et dans le monde. Il monte aujourd’hui sur la scène du Théâtre Rive Gauche pour incarner les personnages d’une pièce écrite dix-sept ans plus tôt : « Ibrahim et les fleurs du Coran ». Celle-ci conte l’amitié entre un adolescent juif et un épicier arabe.

Actualité Juive : Vous avez écrit cette pièce en 2001, vous l’avez vue jouée dans le monde entier, elle a même été adaptée au cinéma par François Dupeyron. Qu’a-t-elle encore à vous apprendre?

Éric-Emmanuel Schmitt : Le texte n’a pas changé, mais le contexte, oui. Lorsque j’ai écrit cette pièce, nous étions dans une époque beaucoup moins rétractée, fermée sur les identités. Aujourd’hui nous  vivons dans un monde où le regard sur l’autre est un regard de méfiance et parfois même de haine. Donc cette histoire entre cet adolescent juif et cet épicier musulman a encore plus sa raison d’être. Il y a vingt ans c’était un voyage, aujourd’hui c’est un manifeste pour la bienveillance, pour le fait de voir au-delà des apparences. La force de cette histoire vient du fait que monsieur Ibrahim ne voit pas que le juif en Momo (Moïse). Il voit un garçon désorienté, abandonné par sa mère, vivant avec un père dépressif, en manque d’amour, un être tout entier et vice-versa avec Moïse qui regarde monsieur Ibrahim comme un homme et qui écoute sa sagesse sur les choses. Les deux, qui ne sont des êtres humains pour personne, se redonnent de l’importance et de la vie. 


A.J.: Comment expliquez-vous que les individus ont tendance “à se recroqueviller sur leur identité” ?

E.-E.S. :  On devrait créer un observatoire mondial de l’humiliation. Je crois que l’humiliation est à la base de beaucoup de réactions de repli et d’agressivité. Quand des gens se sentent oubliés, méprisés, qu’ils ont le sentiment de ne pas faire partie du jeu, ils commencent à développer de la haine. La haine n’est jamais la meilleure réponse à l’humiliation, mais c’est la première. Je crois que partout sur la planète, les politiques sont insouciants de l’humiliation. Un développement technologique ou capitalistique du monde est insouciant du manque de certaines populations, et tout cela crée de l’humiliation, puis un désir de revanche. 


A.J.: Vous avez dit précédemment que cette pièce était un manifeste. Croyez-vous que toute œuvre ait une vocation politique ? 

E.-E.S. : Absolument. Pour moi, toute œuvre est engagée au sens où elle transmet des valeurs. Ce sont des valeurs morales, existentielles, philosophiques. Ce premier engagement est inévitable. Le second, c’est celui que l’on peut revendiquer. L’auteur se dit : j’écris pour agir, pour changer les choses, pour faire que le monde ne se réduise pas à ce qu’il est, mais qu’il ressemble un peu à ce qu’il devrait être. Je fais partie de ces idéalistes qui écrivent pour essayer de créer des espaces de bienveillance, de compréhension, de dialogue. Des rencontres qui ne soient pas conflictuelles. C’est tout le sens de mon        travail.

 

A.J.: Vous dîtes que vous vous êtes inspiré de votre grand-père pour créer le personnage d’Ibrahim. Dans quelle mesure ? 

E.-E.S. : Mon grand-père n’était ni épicier ni musulman, mais il était bienveillant, travailleur (il était artisan), et il avait le silence aussi chargé que la parole. Il savait se taire comme il savait parler. Tout était lourd de sens. Très joyeux aussi, comme monsieur Ibrahim. Et puis il y a des phrases de lui dans l’histoire comme  « Un homme, ça passe sa vie dans deux endroits : soit son lit, soit ses chaussures… » etc. C’est un personnage qu’on aime comme j’aimais mon grand-père.



« L’œuvre d’art, lorsqu’elle est ficelée au réel, a du mal à se déployer »


A.J.: Vous avez besoin d’aimer vos personnages ?

E.-E.S. : La plupart du temps, oui. Mais j’ai consacré l’un de mes livre les plus lus « La part de l’autre » au personnage que j’exècre le plus sur terre : Hitler. J’ai fait cette épreuve de comprendre comment on devient un monstre. Mon livre est double : il raconte l’histoire d’Hitler qui rate l’académie des Beaux-Arts en 1929 et dans un autre chapitre, l’histoire de Adolphe H. qui réussit tout juste le concours. Il raconte deux XXème siècle, l’un que l’on a connu et l’autre où il devient un peintre, bien que médiocre et où l’histoire suit son cours sans la Shoah. Ecrire ce livre a été pour moi une véritable épreuve car il s’agissait de comprendre de l’intérieur un être que je hais. J’ai découvert que finalement, c’était facile de devenir un salaud, de refuser la complexité des causes, de désigner un bouc émissaire, de savoir qu’on a toujours raison. 


A.J.: Les écrivains contemporains ont tendance à privilégier l’autofiction à l’imagination. Qu’en pensez-vous, vous qui êtes jury du prix Goncourt ?

E.-E.S. : Aucun genre n’est supérieur à l’autre, ce qu’il faut, c’est écrire dans le genre qui nous convient. Ou alors régulièrement faire exploser la structure du genre, et n’en pratiquer aucun véritablement – c’est ce que je fais. Cependant j’ai longtemps préféré la fiction car l’œuvre d’art, lorsqu’elle est ficelée au réel, a du mal à se déployer : elle est gênée. Il faut être très très fort pour arriver à faire quelque chose de bien en étant ficelé à la réalité – en fait, c’est beaucoup plus difficile. Paradoxalement, beaucoup de gens choisissent cette forme narrative parce qu’ils pensent que c’est plus facile, qu’ils ne sont pas à la hauteur de faire autre chose ! Ce qui me gêne aussi dans l’autofiction, c’est la naïveté de l’amour propre. Même si je comprends que parfois, il faut dire « Je » pour authentifier une histoire. De toute façon, ce qui fait l’écrivain, ce n’est ni l’autofiction, ni l’imagination, mais la capacité de transformer une matière. Il n’y a donc pas de hiérarchie, même si personnellement, je privilégie l’imagination. 


« Ibrahim et les fleurs du Coran » 6, rue de la Gaîté 75014 Paris. Jusqu’au 4 octobre 2018 - Tél : 01 43 35 32 31 - Le théâtre Rive Gauche

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