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19 Décembre 2018 | 11, Tevet 5779 | Mise à jour le 18/12/2018 à 23h36

Rubrique France/Politique

Fabrice Arfi sur l'arnaque au CO2: « Ces hommes ont joué avec leur vie comme on joue au poker »

Fabrice Arfi publie une enquête très fouillée sur l'arnaque au CO2 (Crédit : A di Crollalanza)

Entre 1,6 milliard et 3 milliards d’euros dérobés en huit mois par quelques dizaines de personnes appliquant le mécanisme dit du « carrousel de TVA », au marché du carbone. Co-responsable des enquêtes à Mediapart, Fabrice Arfi publie «D’argent et de sang. Le roman vrai de la mafia du CO2 » (Editions du Seuil, 256 pages, 18 euros), un étourdissant « roman sans fiction » sur la plus grande escroquerie de l’histoire de France.

Actualité Juive: Vous confiez être « obsédé » par le trio Samy Souied-Marco Mouly-Arnaud Mimran au cœur de votre enquête. Quels sont les ressorts de cette fascination ? 

Fabrice Arfi : J’ai voulu raconter une histoire, avec des épaisseurs humaines et des tragédies intimes. Cette affaire est un précipité de notre époque. Si elle se nourrit d’une empathie géographique pour cette histoire d’enfants de mon quartier, Belleville, ma fascination se distingue de celle, malsaine, qui peut ressortir parfois de certains films de gangsters. J’ai été fasciné par ce que cette histoire dit de gamins d’extraction populaire qui arrêtent l’école très tôt pour faire les marchés avant de se spécialiser professionnellement « en dehors du code pénal ». Samy Souied et Marco Mouly vont construire leur prospérité dans tout un tas de systèmes d’escroqueries où ils font preuve de panache et d’inventivité. De l’autre côté de l’échelle sociale et de la ville, on trouve le « blouson doré » du 16e arrondissement, Arnaud Mimran. Celui-ci se coltine, dès ses premières années en tant que trader, un univers trouble à la hauteur de sa classe, à travers le soupçon de délits d’initiés. C’est la rencontre de ces deux univers qui m’a happé, faisant naître chez moi l’envie de raconter comment ce trio infernal s’est retrouvé au cœur de son époque : la rencontre du capitalisme de casino, la financiarisation de l’économie et l’écologie. S’infiltrant dans les failles des règlements internationaux, notamment le Protocole de Kyoto, et des lois françaises, ils vont parvenir à devenir les principaux acteurs de la plus grande escroquerie de l’histoire de France. 


A.J.: Des escrocs qui comprennent mieux l’esprit du temps qu’une partie de l’élite administrative du pays. 

F.A. : L’intelligence de rue a dupé l’intelligence du pays. Les génies dans cette histoire ne sont pas forcément là où on le croit, c’est-à-dire à Bercy. Mais la fascination est aussi punitive : au bout d’un moment, tout cela dégénère et se termine dans le sang. L’absence de vertus rédemptrices, tout cela est très scorsesien. Comme le dira le procureur Patrice Amar, le marché européen des quotas de CO2, c’est l’illusion de la marchandise qui rencontre des escrocs qui ne font que du fictif. Tout cela produira pourtant du vrai argent, dans un premier temps, puis de vraies victimes. 


A.J.: Vous vous interrogez sur la psychologie de ces trois hommes. Les uns, Samy Souied et Marco Mouly, rêvent d’ascension sociale. Arnaud Mimran est d’abord un joueur invétéré. Mais n’éprouve-t-il pas également un besoin de trouver sa place par rapport à la réussite de son père puis de 

son beau-père ?

F.A. : Le toit symbolique du père d’Arnaud Mimran est très important. C’est un père adulé par son fils. Quand celui-ci aura des problèmes judiciaires, Arnaud dira à sa mère : « J’irai en prison à la place de papa ». C’est plus qu’une famille, c’est un clan. J’évoque dans le livre à propos d’Arnaud Mimran un bovarysme de gangsters. Emma Bovary s’est construite une vie au fil d’un imaginaire et des livres qu’elle a lus ; Arnaud Mimran a construit sa vie grâce aux films qu’il regardait : « Scarface », « Heat », « Les Affranchis ». Il est fasciné par les lignes rouges, par le monde de la carambouille, du gangstérisme, de l’oligarchie. Et il va rencontrer des hommes provenant de ce milieu, Samy Souied et Marco Mouly, qui eux sont attirés par la notabilité et la respectabilité de leur nouvel associé dont le père, numéro 3 d’une grande multinationale française, a accès à des ministres et se fait remettre la Légion d’honneur des mains de Jean-François Copé. 



"Un immense aveuglement administratif"

A.J.: Comment leurs chemins se croiseront-ils ?

F.A. : Leur rencontre a lieu autour d’une table qui parfois efface les différences sociales : la table de poker. On ne comprend pas cette histoire si on ne comprend pas les vertiges du jeu. Ces hommes ont joué avec leur vie comme on joue au poker.


A.J.: L’ancien directeur de TRACFIN, Jean-Baptiste Carpentier, résume joliment les données du dossier : « On est face à une usine à gaz financière pensée par les plus grands polytechniciens et on se fait plumer par une bande d’escrocs qui ont commencé il y a vingt ans dans les jeans, dont certains ne savent même pas écrire ». A-t-on refusé de prendre au sérieux l’ingéniosité de ces malfaiteurs au sein des services de l’Etat? 

F.A. : Je n’adhère pas à  la thèse de certains des escrocs à propos de la complicité massive et systémique de l’Etat dans ce dossier. En revanche, l’hypothèse d’un fiasco d’Etat, comme le pense l’ancien directeur des enquêtes fiscales, Roland Veillepeau, et d’une incompétence qui a confiné à une forme de complaisance, peut-être.

On est à la fois devant une illustration assez chimiquement pure des dérives d’un libéralisme sans contrôle et un immense aveuglement administratif, accompagnées d’une incompréhension de ce qui était en train de se passer sur le marché du carbone. En dépit des alertes émises, il faudra plusieurs mois au gouvernement français, et en particulier aux ministres respectivement de l’Economie et du Budget, Christine Lagarde et Eric Woerth, pour retirer la TVA de ce marché, en juin 2009. On découvre alors le vertige absolu de cette histoire : 80% des transactions disparaissent. 



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