Default profile photo

24 Septembre 2018 | 15, Tishri 5779 | Mise à jour le 21/09/2018 à 13h05

Rubrique Judaïsme

P’tit Déj’ exclusif avec le Grand Rabbin de France Haïm Korsia : « Nous avons besoin d’une France forte pour nous défendre »

Reportage photos d’Erez Lichtfeld, dans le cadre agréable du restaurant « Le Charkoal », 164 rue de Paris, 94220 Charenton-le-Pont. Tél. : 01 56 29 18 18.

Deux heures trente : fidèle à la tradition nouée par ses prédécesseurs et Actualité juive, le Grand Rabbin de France a pris le temps pour ce p’tit déj de rentrée. Au mitan de son mandat, Haïm Korsia revient sur les temps forts de l’année passée (assassinat de Mireille Knoll, panthéonisation de Simone Veil, débat sur l’abattage rituel), affichant sa détermination en matière de divorce religieux. Cela ne l’empêche pas de s’enthousiasmer pour certaines lectures… et la victoire des Bleus à la Coupe du monde.

Actualité Juive: Une des grandes voix de la mémoire de la Shoah, Claude Lanzmann nous a quittés cette année. 

Que représentait-il pour vous, et quels étaient vos points de divergences ? 

Haïm Korsia : Claude Lanzmann était un homme en colère et notre société a peur de la colère. La Torah nous montre pourtant un homme extraordinaire, Pinhas. Lors d’une colère terrible, il tue deux personnes qui manquaient gravement de respect à l'Eternel. Je me suis toujours demandé : « Comment peut-on faire ça pour D.ieu ? ». Il réagit de manière très colérique et pourtant c’est à lui que D.ieu donne la paix. Car sa colère était pure. Nous n'avons pas le droit de réitérer ce qu'il a fait, mais Claude Lanzmann était un homme toujours en colère. Et ses colères étaient saines, capables de nous faire prendre conscience que le ronronnement du monde dans lequel nous nous trouvons est parfois inacceptable. 

Il a surtout eu le trait de génie d’utiliser le mot « Shoah », remplaçant ainsi le mot terrible d'« holocauste », qui a une connotation sacrificielle à l’opposé de la réalité des choses.

C’est vrai, on n’était pas toujours d’accord avec lui. Il a, par exemple, eu une colère sans limite contre Spielberg après son film « La liste de Schindler », parce qu’il considérait que la fiction dénaturait la vérité. A titre personnel, je crois pourtant que la fiction est capable de dire des choses à ceux qui ont peur de la réalité. Mais qui est en colère dans la Bible ? Les prophètes. Claude Lanzmann avait d’une certaine manière et sur certains points des accents prophétiques, capable de nous bousculer. 


A.J.: Il était également très attaché à Israël. 

Haïm Korsia : C’est son premier combat. Il ne faut jamais oublier qu’avant  « Shoah », il a réalisé « Pourquoi Israël ?». Claude Lanzmann avait en réalité trois combats principaux : la Shoah, Israël et Tsahal. Aujourd’hui, alors que son épouse se pose des questions pour sa succession à la tête de la revue Les Temps modernes, elle est très attentive au positionnement d’un(e) candidat(e) par rapport à Israël.


A.J.: Comment continue-t-on à transmettre cette mémoire, alors qu’on assiste à la disparition inévitable des derniers témoins de la catastrophe. Est-ce que cela passe forcément par la fiction ou y a–t-il un travail d’histoire qui doit continuer ? 

Haïm Korsia : Elie Wiesel avait théorisé : « Entendre des témoins c'est devenir témoin soi-même ». Il y a quelques semaines, au centre Moadon, nous avons organisé un grand déjeuner avec un homme de 108 ans, Georges Loinger. Ce moment est essentiel. Il faut écouter le témoignage des anciens, puis ensuite le transmettre. Cet homme, né en 1910, nous a déjà raconté de nombreux moments de son existence si extraordinaire. Dernièrement il nous disait :   « Lorsque j’étais jeune, j’entendais la voix d’Hitler qui disait à la radio sa haine des Juifs ». Quand cet homme raconte, on vit le moment avec lui et on a l’impression d’entendre nous aussi la voix d’Hitler ! Il faut absolument écouter les anciens. Je pense à des gens comme Evelyne Askolovitch, ou Elie Buzyn, qui vient chaque année avec moi à Auschwitz, en dépit d’une immense souffrance, pour continuer de témoigner et de nous raconter. J’ai d’ailleurs encouragé Elie Buzyn à écrire un livre, ce qu’il a fait très récemment en publiant « J’avais 15 ans à Auschwitz. Vivre, survivre, revivre ». C’est la responsabilité de notre génération d’engranger ces témoignages. C’est d’ailleurs ce qu’a réalisé Steven Spielberg avec ses enregistrements filmés. Et puis de nouvelles archives s’ouvrent aujourd’hui à la recherche. Serge Klarsfeld a trouvé un document qui torpille les théories de certains, comme Zemmour, pour qui Pétain aurait sauvé des juifs ! Non, une bonne fois pour toutes, Pétain était animé d’une haine anti-juive profonde et meurtrière. Il y a encore des pans entiers de l'histoire à découvrir.


A.J.: La République a rendu un nouvel hommage cet été à Simone Veil, entrée au Panthéon avec son époux, Antoine Veil. Largement saluée, cette panthéonisation a fait débat chez certains dans la communauté. D’aucuns ont regretté que vous souteniez publiquement, en tant que grand rabbin de France, cette cérémonie qui, selon eux, posait problème d’un point de vue halakhique. Que répondez-vous aux critiques ? 

Haïm Korsia : Ce fut une cérémonie extraordinaire. Comme l’aurait dit André Malraux : « Entre ici Simone Veil avec la cohorte de tous ceux qui étaient avec toi ». Marceline Loridan-Ivens l’a d’ailleurs dit :  « Une fille d’Auschwitz au Panthéon ! ». Halakhiquement parlant, Simone et Antoine Veil n’étaient pas enterrés dans un cimetière juif, mais au Montparnasse. Ensuite, la panthéonisation ayant été annoncée avant les obsèques, il était possible d’exhumer leurs corps puisqu'il y avait eu un « Tnaï » (« une condition »), ainsi qu’il est fait lorsque que quelqu’un est enterré dans une tombe provisoire. J’ajouterai que cet hommage de la République est un immense honneur pour le judaïsme et pour tout ce que Simone Veil zal a porté au cours de sa vie.


« Cette polémique autour de l’entrée au Panthéon de Simone Veil est malsaine »


A.J.: Êtes-vous sensible à certaines critiques pointant une prétendue moindre exigence chez vous sur le plan halakhique, en comparaison avec d’autres anciens Grands Rabbins de France?

Haïm Korsia : (Déterminé) J’ai consacré une thèse au Grand Rabbin Jacob Kaplan zal et essaie de placer, chaque jour, mes actions dans la ligne du franco-judaïsme pour lequel il a tant œuvré. J’ai une fidélité absolue à mon maître, le Grand Rabbin Emmanuel Chouchena zal qui fut très proche du Grand Rabbin René-Samuel Sirat et ai travaillé étroitement aux côtés du Grand Rabbin Joseph Haïm Sitruk zal. J'ai collaboré enfin avec le Grand Rabbin Gilles Bernheim. Je me sens donc parfaitement en ligne avec eux et je n’ai pas le sentiment qu’il y ait une rupture halakhique.  Je considère comme impératif le fait d’être encadré par la Halakha. Mais cette polémique autour de l’enterrement ou l’entrée au Panthéon de Simone Veil est malsaine, car elle tend à remettre en question la nature du lien à la France. Le bruit de ces gens signifie-t-il que cela ne les concerne pas ? Sachez que chaque fois qu'une question se pose, et y compris pour l’entrée de Simone et Antoine Veil au Panthéon, je consulte une autorité halakhique de haut niveau.


A.J.: Emmanuel Macron s’est rendu en mars dernier aux obsèques de Mireille Knoll (Za’’L) après avoir  présidé la cérémonie d’hommage au gendarme Arnaud Beltrame. Selon le chef de l’Etat, ce sont « deux victimes d’un même obscurantisme barbare ». Partagez-vous cette conviction ? 

Haïm Korsia : Evidemment. C’est une haine de la société française systématiquement tournée vers ceux qui la représentent le mieux. On a connu la même chose à Toulouse avec des soldats et des enfants juifs et un professeur juif, qui portent les valeurs de l’universalité. Le soldat, Arnaud Beltrame, incarnait l’engagement, y compris en payant le plus lourd tribut, et Mireille Knoll, qui portait en elle le judaïsme, était une victime potentielle pour ceux qui cherchent à désagréger la société. Si quelqu’un porte son judaïsme de façon sereine, cela signifie que la société est sereine. Or, certains haineux n’acceptent pas cette sérénité, ce bonheur de vivre dans ce pays magnifique. En visant cette femme, on vise toutes les personnes âgées du pays, tous les Juifs du pays, tous ceux qui vivent leur vie simplement, tranquillement. On veut terroriser toute la société. Jacques Chirac avait déclaré, deux ans après l’assassinat d’Ilan Halimi, « souviens-toi, n’oublie pas... Car ce n’est pas le nombre des victimes qui créent l’horreur du crime, c’est la haine du bourreau! ». Cette même haine à l'œuvre, où que ce soit, nous la combattrons et nous gagnerons.


A.J.: Dans l’affaire Sarah Halimi (Za’’l), la juge a décidé de procéder à un nouvel examen psychiatrique de l’assassin, sans même consulter les avocats de la défense. Comprenez-vous la position de cette juge, et le fait que la communauté juive puisse encore plus parler aujourd’hui d’antisémitisme ? 

Haïm Korsia : La condition sine qua non du fonctionnement de la justice est la sérénité. Le caractère antisémite est aujourd’hui reconnu, ce que je salue. J’ai toujours dit qu’il fallait attendre qu’il le soit, par la justice. Un fou peut être antisémite et ce n’est pas parce qu’il est fou qu’il n’est pas antisémite. Là réside le problème tel qu’il est posé dans notre société. Prenons, pour illustrer notre propos, un autre cas récent, un assassin qui a tué sa mère et sa sœur. Le même débat relatif à l’hypothétique folie du meurtrier a lieu, mais là personne n’en parle, c’est étonnant ! Et pourtant, la question est la même.

Donc, rien n’empêche de dire que l’assassin de Lucie Halimi Attal zal est fou, dérangé et antisémite. Toutes ces questions nous donnent un sentiment de flou alors que les faits sont avérés. Une nouvelle expertise qui révélerait qu’il est plus fou que prévu ne change pas la réalité des faits qui sont d’une barbarie et d’une sauvagerie motivées par l’antisémitisme. La folie révèle ce qu’il y a au fond d’une personne ; ce n’est pas pour autant un élément qui la rend irresponsable.


Retrouvez l’intégralité de ce petit déj exclusif dans la version papier parue dans le numéro 1492 du jeudi 13 septembre 2018.

Powered by Edreams Factory