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17 Décembre 2018 | 9, Tevet 5779 | Mise à jour le 17/12/2018 à 17h07

Rubrique Culture/Télé

Sabine Roitman : Yuval Noah Harari, prophète juif malgré lui

Les perspectives de la semaine par Sabine Roitman, Conseil en communication.

« Le questionnement est le propre de l’identité juive ». C’est ce que démontre - bien qu’il s’en défende - l’Israélien Yuval Noah Harari, phénomène d’édition avec 15 millions d’exemplaires, adoubé par Bill Gates, Mark Zuckerberg et Barack Obama, lu aussi bien par Christine Lagarde que par le grand rabbin Jonathan Sachs, et qui se retrouve, comme bien des juifs avant lui, conseiller des princes et ferment d’évolution.

    Il faut reconnaître à ce gourou planétaire une perspicacité impressionnante alliée à une puissance d’écriture claire : historien global, il fait la synthèse d’une masse énorme de données et d’idées provenant de disciplines aussi différentes que la biologie, l’anthropologie ou l’économie, et jette un œil neuf sur le passé pour dessiner l’avenir à partir de lignes de cohérence ou de fracture. Il stimule en permanence son lecteur et le pousse à remettre en cause les idées toutes faites, montrant à quel point croyances et valeurs sont fragiles. Pour lui, toute coopération humaine d’envergure s’enracine dans des mythes communs  qui n’existent que dans l’imagination collective...

Avec «Sapiens» il retraçait l’ensemble des étapes parcourues par l’Humanité. Avec «Homo Deus» il laissait entrevoir un avenir gouverné par l'intelligence artificielle et des algorithmes qui nous prédétermineraient, penseraient et agiraient à notre place. Avec « 21 leçons pour le XXIe siècle* » qui vient de paraître, il se penche sur les questions les plus brûlantes d’aujourd’hui : choc des civilisations, violence et terrorisme - qu’il minimise d’ailleurs, crise de la démocratie libérale, épidémie des fake news - dont font partie pour lui les religions, nécessité de préparer la jeunesse à des lendemains incertains.  Ce zoom sur les forces qui façonnent nos sociétés à travers le monde et peuvent influencer notre avenir, lui permet de passer en revue les aspects politique, technologique, social, climatique et religieux d’un 21e siècle en pleine mutation. Idées souvent aussi dérangeantes que celles de Spinoza en son temps. Mais faire l’autruche n’est pas la solution. Il est d’autant plus décevant de constater que notre professeur d’Histoire à l’université de Jérusalem, pur produit de l’école publique israélienne en rupture avec la tradition juive, ne voit dans le judaïsme qu’un credo tribal, qui n’a influencé le monde qu’à travers des religions universelles comme le christianisme ou l’islam. Bien sûr trop intelligent pour ne pas reconnaître le caractère unique du peuple juif, avec son histoire étonnante, son héritage de valeurs nobles et d’intuitions profondes, et sa contribution sans rapport avec ses effectifs aux progrès de l’humanité depuis 2000 ans, il s’assume d’ailleurs comme juif et israélien. Erigé en « penseur le plus important du monde » par la dernière Une du Point, il s’intéresse comme Claude Lévi-Strauss à toutes les cultures, hormis la sienne. Et alors qu’il fréquente les spécialistes les plus pointus dans tous les domaines, il se contente de connaissances juives scolaires et de son vécu quotidien en Israël. Aucune curiosité pour aller au-delà des apparences ou chercher à connaître auprès de maîtres juifs contemporains, alors même qu’il dit méditer deux heures par jour et passer deux mois par an de retraite en Inde - sa réinvention du Chabbat en quelque sorte... Issu d’une famille laïque, il n’est pas étonnant qu’aucun de ses deux prénoms ne soit juif, quoique tirés de la Torah : Yuval fut le premier musicien de l’histoire de l’humanité, et Noah celui qui sauva celle-ci du déluge et de l’extinction.

Saisissant contraste avec un Jacques Attali et son « Dictionnaire amoureux du Judaïsme » et de « son histoire, de sa façon de penser, de comprendre, d’imaginer », ou un Bernard-Henri Lévy et son « Esprit du Judaïsme » expliquant « pourquoi les juifs sont à jamais glorieux ». Il n’a pas eu comme eux la chance de croiser la route d’un Benny Lévy, d’un Levinas ou d’un Steinsaltz… 


* « 21 leçons pour le XXIe siècle » par Yuval Noah Harari (Albin Michel, 420 p., 23 euros)

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