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16 Novembre 2018 | 8, Kislev 5779 | Mise à jour le 14/11/2018 à 18h15

17 novembre - Chabbat Vayétsé : 16h51 - 18h00

Rubrique Culture/Télé

Salomon Malka : « Péguy sort du lot »

Le journaliste coordonne un dictionnaire passionnant qui tente de saisir la complexité de l’œuvre et la personnalité de Charles Péguy.

Actualité Juive : Quelle a été l’action de Péguy pendant l’affaire Dreyfus ?

Salomon Malka : Quand Zola publie son « J’accuse », Péguy a vingt-cinq ans et il prend la défense de Dreyfus, participe aux bagares autour de la Sorbonne, pourfend avec sa canne noire tous ses opposants et refuse d’accepter de se contenter de la grâce accordée au capitaine. Il veut plus. Il veut que la mystique continue d’opérer, qu’elle ne cède pas la place trop tôt aux petits arrangements, aux petites compromissions, notamment celles qui ont cours auprès de ses anciens petits camarades socialistes. L’affaire Dreyfus constitue pour lui un de ces événements qui changent la vie d’un homme et la vie d’une nation. Désormais, il se voudra toujours pour l’esprit, contre les structures, pour la mystique, contre la politique. Et il racontera cette mutation dans un livre qu’on n’a pas fini de redécouvrir d’une génération à l’autre : « Notre jeunesse ».


A.J.: La critique de l’ « argent » chez les intellectuels de son époque cachait souvent un antijudaïsme virulent. Comment expliquez-vous que Péguy n’ait pas sombré dans cette association facile ? Est-ce une preuve de son indépendance d’esprit ?

S.M : Dans cet itinéraire singulier qui a été le sien – de l’anarchisme au socialisme, du socialisme au patriotisme, de l’athéïsme au catholicisme -, il y eut des ruptures, mais il y a aussi des constantes, des engagements qui n’ont jamais varié tout au long de sa vie et jusqu’à sa mort, c’est la fidélité à l’affaire Dreyfus, c’est l’amitié avec Bernard Lazare, c’est la connaissance profonde et intime du judaïsme. Dans un environnement où ce n’était pas la norme, loin de là, y compris chez beaucoup de grands écrivains français, il sort du lot. Je cite l’écrivain et critique Vladimir Rabi qui écrit en 1939 dans la revue « Esprit » : « Etranger au monde juif, Péguy a été celui qui l’a le mieux compris et qui l’a fait connaître et aimer ».


A.J.: Quelle entrée parmi toutes celles qui figurent dans ce dictionnaire vous semble la plus forte pour approcher l’œuvre de Péguy ? Pourquoi ?

S.M : Celle sur le judaïsme bien sûr, à cause précisément de sa position très particulière. Qui en fait probablement l’écrivain français le plus proche des juifs et du judaïsme à son époque. Mais toutes les entrées me sont précieuses. L’idée de ce dictionnaire est née il y a deux ans, lors d’un colloque qui s’est tenu à Jérusalem et où j’ai connu beaucoup de celles et ceux qui seront les contributeurs de l’ouvrage. Pendant deux jours, on est passé par toutes les facettes de l’oeuvre. L’écrivain, le philosophe, le poète, le journaliste, l’histoire et la mémoire, le judaïsme et le christianisme, Bernard Lazare et Jules Isaac, Jaurès et Blum, Hannah Arendt et Franz Rosenzweig, Edmond Fleg et Israël Zangwill, la modernité, l’école, la transmission...Sur tous ces sujets, j’ai voulu prolonger l’écho de ce colloque et lever aussi pas mal de malentendus autour de cette oeuvre.


Sous la direction de Salomon Malka, « Dictionnaire Charles Péguy », Editions Albin Michel, 432 pages, 22 euros.

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