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16 Novembre 2018 | 8, Kislev 5779 | Mise à jour le 14/11/2018 à 18h15

17 novembre - Chabbat Vayétsé : 16h51 - 18h00

Rubrique France/Politique

Frédéric Encel : « L’hypothèse d’un attentat fomenté par des extrémistes autour d’Ahmadinedjad »

Crédit : WIKIPEDIA

S’il ne l’exclut pas, le géopolitologue* minore les chances d’une implication du pouvoir iranien actuel dans l’attaque déjouée contre les Moudjahidines du peuple, à Villepinte.

Actualité juive: Doit-on parler de crise après les mesures de rétorsion prises par les autorités françaises contre l'Iran ? 

Frédéric Encel : « Crise » n’est peut-être pas le mot dans la mesure où l’on n’en est jamais vraiment sorti avec la République islamique. Néanmoins, une tentative d’attentat sur le sol français, oui, cela exacerbe les tensions. 


A.J.: Comment expliquez-vous la décision iranienne de s'attaquer aux Moudjahidines du peuple sur le territoire français ?  Une opération d'une telle envergure ne présentait-elle pas plus de risques et d'inconvénients que de bénéfices politiques ? 

F.E. : Pour le pouvoir iranien, il s'agit là de l'une des oppositions les plus redoutables ; ces militants sont très aguerris et bien introduits en Occident – notamment aux Etats-Unis –, leur densité programmatique est considérable et leur motivation à faire tomber le régime sans faille. Déjà en Irak voilà plusieurs années, des nervis iraniens avaient tenté d'abattre des activistes, et l'un de leurs bastions, surtout peuplé d'exilés, avait été attaqué par des forces chiites pro-iraniennes. Au fond, la vraie nouveauté, c'est le lieu sur lequel est intervenue cette tentative d'attentat. De deux choses l'une ; soit l'ordre est directement venu de la présidence voire de la guidance suprême, et il s'agit d'une façon d'élever le ton face à la France, soit les commanditaires de l'attentat proviennent des extrémistes autour de l'ancien président fascisant et ultra nationaliste Ahmadinedjad. Je crois davantage à la seconde hypothèse, car Téhéran a souvent démontré une réelle  prudence dans l'exercice des rapports de force et, en l'espèce, attaquer le France pourrait s'avérer d'autant plus coûteux que Paris maintient une ligne plus pondérée que celle de Washington sur les grands dossiers. Cela dit, confirmée, cette hypothèse illustrerait un affaiblissement du pouvoir présidentiel face aux durs. 


A.J.: De quelle latitude disposent les Moudjahidines du peuple en France ? 

F.E. : Jusqu'au terme des années 2000, les Moudjahidines du peuple étaient régulièrement inquiétés par la justice pour activités considérées comme subversives ; ce n'est plus le cas et les Occidentaux les ont retirés de toutes leurs listes noires des mouvements terroristes. Ils peuvent donc s'exprimer librement et organisent régulièrement des colloques, conférences et manifestations. 

  

A.J.: Vous êtes l'un des élèves de Yves Lacoste, le père de l'école géopolitique française qui accorde une grande place aux représentations.  Comment la France perçoit-t-elle le régime iranien et réciproquement ? Dans quelle mesure ces représentations pèsent-elles sur la crise en cours ?

F.E. : Vous avez tout à fait raison de mentionner ces représentations en effet essentielles dans toute analyse géopolitique sérieuse, et, en l'occurrence, rien n'indique une hostilité entre le peuple français et l'Iran, et au regard de la quantité et du succès des ouvrages parus et des d'événements culturels organisés autour de la civilisation perse, je pense même que celle-ci intéresse bien davantage les Français que celle des voisins arabes bédouins du Golfe... Mais vous savez, pour citer Hegel, « les Etats n'ont que des intérêts », et si votre question porte sur la France comme Etat, alors je vous dirais que ce dernier gère ses relations avec l'Iran en fonction d'éléments extrêmement prosaïques : l'évolution de nature du régime (Paris avait de bons rapports avec le Shah avant sa chute 1979), nos alliances avec des Etats arabes sunnites de la région (Emirats arabes unis, Jordanie), nos fructueux contrats d'armements avec eux et d'autres Etats encore ( Arabie saoudite, Egypte), la politique d'expansion iranienne en Syrie, au Liban, au Yémen et ailleurs, notre préoccupation quant à la sécurité d'Israël face aux bases militaires iraniennes en Syrie, l'attitude de Téhéran à notre égard. Tout cela concourt à forger notre relation à l'Iran bien davantage que la façon dont nous pouvons nous les représenter. 


A.J.: La France pourrait-elle en réplique durcir sa position sur les dossiers nucléaire et balistique ? 

F.E. : C'est une option, mais elle ne semble pas prévaloir pour l'heure. Certes, Paris a vertement protesté et le conseiller du président de la République, le dernier ambassadeur de France en Iran, François Sénémaud, est plutôt un faucon sur la question. Mais à l'Elysée et au Quai d'Orsay, on considère – à juste titre – qu'il est inutile d'en faire trop au regard de la position très radicale du président Trump. Qu'y gagnerait-on ? Au contraire, la France est en train de tenter de convaincre l'Iran qu'en l'état actuel des rapports de force sur la question du traité nucléaire de 2015 (récemment dénoncé par Washington), il serait bien inspiré de ne pas se mettre à dos la première puissance diplomatique et militaire européenne, favorable au maintien, justement, de ce traité... De ce point de vue, le tandem Macron/Le Drian fait preuve d'un vrai professionnalisme. 


*« Mon Dictionnaire géopolitique », PUF, 2017 et « Atlas géopolitique d'Israël », Autrement, 4è éd., 2017)

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