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10 Décembre 2018 | 2, Tevet 5779 | Mise à jour le 10/12/2018 à 16h05

Rubrique France/Politique

Marc Touati : « La nouvelle crise a déjà démarré »

Le président du cabinet ACDEFI publie « Un monde de bulles » (Bookelis, 200 pages, 17 e) dans lequel il pointe l’engouement aveugle pour le bitcoin et les cryptomonnaies.

Actualite Juive : Pourquoi les bulles sont-elles inhérentes à l’économie ?

Marc Touati : On vit trop souvent dans un déni de réalité. On laisse croire à l’opinion publique que l’on peut éviter les bulles et les crises. L’existence d’une bulle conduit nécessairement à une crise, à un moment ou à un autre. Je cite dans le livre le cas des tulipes hollandaises dont le bulbe valait l’équivalent d’un hôtel particulier à Amsterdam, au XVIIe siècle. Mais on pourrait remonter au caveau de Mahpela acheté par Abraham pour enterrer son épouse Sarah ! Percevant l’intérêt d’Abraham, son  propriétaire, Efron, propose un prix faramineux, 400 shekel… et crée une bulle. 

Mais au-delà de l’économie, je dirais que ces bulles sont inhérentes à la nature humaine. 


A.J.: C’est-à-dire ?

M.T. : Prenons le cas du bitcoin. Des gens y ont plongé non seulement par effet de mode mais aussi par cupidité. Il faut ajouter que nos sociétés de communication, avec les nouvelles technologies de l’information et de la communication, favorisent l’émergence de bulles. 


A.J.: Vous notez que la crise de 2007-2008 a pu été résolue grâce aux leçons tirées de la crise de 1929. Vous êtes pourtant inquiet pour l’avenir de la croissance. Pourquoi ? 

M.T. : Après 2008, nous n’avons pas mené suffisamment de réformes structurelles de l’économie, notamment en France en matière de pression fiscale. Les liquidités introduites en masse par la Banque centrale européenne n’ont pas, en conséquence, soutenu la croissance mais plutôt alimenté des bulles. A mes yeux, la nouvelle crise a déjà démarré. En février, on a connu un premier coup de semonce sur les marchés boursiers. Nous allons vivre une crise de la dette qui représente 340 000 milliards de dollars au niveau mondial. Cela n’est tenable que si cette dette est soutenable, c’est-à-dire si la croissance est supérieure à la charge d’intérêts de la dette payée chaque année. Or plusieurs Etats, dont la France et l’Italie, ne sont plus dans ce cas. Aujourd’hui, à part l’Allemagne, les Etats-Unis et la Chine, les autres Etats n’ont plus de marges de manœuvre pour relancer la machine : les taux d’intérêts sont déjà proches de 0, la dette publique et les déficits sont énormes. 


« La crise de 2008 a sonné le glas de l’hégémonie des pays développés »

A.J.: Ces évolutions économiques alimentent des dynamiques politiques et géopolitiques dont on peine encore à mesurer l’ampleur sur le long terme : montée des populismes, affirmation de la superpuissance chinoise. 

M.T. : Absolument. La crise de 2008 a sonné le glas de l’hégémonie des pays développés et l’émergence de la Chine comme première puissance économique mondiale, avec près de 20% de PIB mondial en parité de pouvoir d’achat. Tant que le dollar demeurera la monnaie de réserve mondiale, les Américains pourront toutefois s’en sortir. Donald Trump est d’ailleurs parvenu à relancer le cycle américain, qui touchait à sa fin, en baissant les impôts. Jamais dans l’histoire américaine une croissance a été aussi longue. 

A.J.: Mais sa versatilité, associée à la fragilisation d’Angela Merkel et à la poussée des nationalismes partout dans le monde, accroît les risques d’instabilité. L’avenir est-il encore un peu prévisible pour l’économiste que vous êtes ?

 M.T. : Les leaders de la croissance mondiale se trouvent aujourd’hui dans le monde émergent : la Chine, l’Inde, l’Amérique latine dans une moindre mesure. 80% de la croissance mondiale provient de cette zone. Or l’instabilité politique est monnaie courante dans ces pays. Regardons ce qui vient de se passer au Brésil. L’Europe ne va pas mieux. L’extrême droite est au pouvoir en Italie, les partis anti-européens ont réuni près de 50% lors du premier tour de l’élection présidentielle en France. 

A.J.: La Commission européenne a repoussée il y a quelques jours le budget prévisionnel de l’Italie pour l’année 2019. Une crise italienne pourrait-elle être encore plus grave que ce qu’a connu la Grèce il y a dix ans ?

M.T. : C’est potentiellement du Lehmanns Brothers puissance 10 ! Je compare beaucoup dans mon livre l’Italie à la France. La première a connu il y a quelques années un « Macron italien », Matteo Renzi, président du Conseil italien entre 2014 et 2016. Renzi devait tout chambouler mais n’a finalement rien pu faire. Son échec a contribué à l’arrivée au pouvoir de l’extrême droite (La Ligue) et de l’extrême gauche (Mouvement 5 étoiles). La même chose peut arriver en France. 

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