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10 Décembre 2018 | 2, Tevet 5779 | Mise à jour le 10/12/2018 à 16h05

Rubrique France/Politique

Shmuel Trigano : Progressistes, nationalistes et... juifs

(DR)

Le billet de la semaine par Shmuel Trigano, Professeur des Universités.

Le classement bipolaire que Emmanuel Macron a évoqué pour se positionner interpelle. Les termes eux-mêmes induisent que la raison est du côté des "progressistes", sans que l'on sache de quel progrès il s'agit, sauf qu'il n'est pas, semble-t-il, du côté du nationalisme, voire même de la nation, car aucune "issue" d'exception n'est prévue pour cette dernière. Le progressisme est donc ce qui tourne le dos à la nation. Or ce qui tourne le dos à la nation, c'est l'unification européenne. Et donc le progressisme n'est autre que l'européanisme, c'est-à-dire, en termes politiques, une mise en œuvre de l'idéologie postmoderniste dont un des objectifs est le démantèlement de l'Etat-nation démocratique, qui fut la forme par excellence de la modernité politique. En termes français, c'est l'arrêt de mort de la "République" à laquelle le président ne manque pas de se référer. Or, il n'y a plus de République là où il n'y a plus de souveraineté et où la nation citoyenne a disparu. Nous avons là le tableau "idéologique" de la phrase à l'emporte-pièce du président: la face immergée de l'iceberg de son propos qu'il lui aurait été très difficile de défendre s'il était rentré dans le détail des idées qu'elle draîne.

Sa perspective n'est pas seulement un point de vue détaché de la réalité. Elle est un jugement  porté sur une évolution concrète de la situation vécue. La constitution de l'Union européenne a ébranlé le statut de l'Etat-nation puissant qu'était l'Etat français, héritier d'une vieille tradition politique de centralisme et d'une conception de la souveraineté qui puisait son inspiration dans la notion de "volonté générale" de Jean-Jacques Rousseau. Nous sommes dans un pays dans lequel, à l'inverse de l'Allemagne, l'Etat a créé la nation et la culture. Ebranler cette économie politique c'est ébranler l'existence même du pays. 


« La constitution de l'Union européenne a ébranlé le statut de l'Etat-nation.»

L'affaiblissement de l'Etat s'est traduit par trois phénomènes: la porosité des frontières, cause importante de déstructuration identitaire, l'affaiblissement de l'Etat, comme pouvoir régalien, et l'égarement de la démocratie et de l'individualisme qui l'accompagne. N'est-il pas à la mode de parler de "post-démocratie"? C'est la fabrique même de l'Etat qui s'est vu ébranlée, ce qu'amplifia simultanément l'afflux de migrants économiques, le terrorisme islamique ambiant, et, je rajouterais, le "nouvel antisémitisme" inséparable du cadre (l'Union européenne) dans lequel il s'est développé. Dans cette situation une scission s'est produite entre les élites sociales et le gros de la population qui n'a pas accès à l'ivresse postmoderniste que génère la "mondialisation". C'est le privilège des riches. Le progressisme entérine ainsi cet état de faits encore instable et y voit le signe d'une évolution positive vers laquelle il faut se diriger.

Mais où va-t-elle, justement? Car si l'on se souvient que l'Etat nation est né en Europe sur les ruines des empires, sa fin pourrait bien signifier un retour à l'empire, c'est-à-dire à un régime politique non démocratique, ce qu'est effectivement l'Union européenne aujourd'hui. De surcroît un empire sans tête, sans empereur, un empire sans guidance sûre.

Dans ce paysage nouveau où se situent les Juifs? Quel devrait être leur intérêt? Pas nécessairement du côté des progressistes comme on pourrait le penser par réflexe automatique. La disparition de la citoyenneté nationale dans un multiculturalisme décérébré et dans un cadre non national assignerait inéluctablement et de facto les Juifs à un statut de minorité religeuse transnationale enfermée dans son quota, critère de l'étendue de ses droits et capacités, assimilée à d'autres minorités, plus puissantes qu'elle nécessairement avec tous les désagréments qui s'ensuivraient. Nous ne sommes plus dans les années 1970-1980. N'oublions pas que le nouvel antisémitisme est né dans le milieu multiculturaliste, le terreau antiraciste (rappelons nous la conférence de Durban qui donna le la de la nouvelle haine des Juifs). Où trouver une option politique qui restaure de façon raisonnable et généreuse la nation, loin des mirages du "progressisme" et du "postmodernisme"? Peut-être qu'elle n'existe pas encore? Je conçois que ma conclusion n'est pas rassurante.

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