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10 Décembre 2018 | 2, Tevet 5779 | Mise à jour le 10/12/2018 à 16h05

Rubrique Judaïsme

Raphy Marciano : Le Peuple de la Pluralité

(DR)

Le billet de la semaine par Raphy Marciano, Directeur Général de l’Alliance Israélite Universelle.

Le peuple juif a souvent été appelé le peuple du Livre par sa fidélité au plus illustre et ancien des textes sacrés : la Bible. Mais au-delà, il y a la parole : le judaïsme est un exercice de l’intelligence mise au service de la compréhension des sources de la foi d’Israël. Chaque chapitre, chaque lettre du Livre des Livres, ont toujours été l’objet d’une analyse raffinée, d’un décryptage pluriel. Si le sens de l’analyse et de la recherche venait à disparaître de la vie juive, ce serait la fin du judaïsme. Il n’y a pas de judaïsme dans une société fondée sur des leçons définitives d’Autorités incontestables : il suffit de lire une page du Talmud pour comprendre la dynamique de la pensée juive, avec ses différents courants, qui contribuent à la gloire d’une tradition qui ne refuse pas l’intelligence. Les Sages du Talmud ont abordé toutes les questions de la société : économie, travail, politique, justice, violence, idolâtrie, sexualité, condition de la femme…

Rien des événements qui se déroulent dans la planète, n’a été étranger à la pensée de nos maîtres. Mais il ne suffit pas de l’admirer, de la louer comme un monument d’un passé perdu : elle est le fondement de la vie spirituelle, de la tradition d’Israël.

Si nous voulons être fidèles  aux valeurs du judaïsme de nos Sages, nous devons poursuivre cette aventure du débat, mais cette culture de la liberté réflexive juive est parfois menacée par une mentalité de résignation ou de crispation.

On entend parfois des voix, qui, au nom d’un judaïsme bien étrange, nous invitent à détourner notre regard du monde qui nous entoure et à nous enfermer dans une culture « du dedans » face à une prétendue culture « du dehors ». Rien n’est plus étranger à la vision du judaïsme qui observe le monde, le juge et recherche les moyens de l’améliorer et de l’enrichir : c’est l’idée juive du « Tikoun Olam » (la perfection du monde).



« Tous les lieux de vie juive doivent demeurer des espaces de créations spirituelle et culturelle.»

Tous les lieux de vie juive doivent demeurer des espaces de créations spirituelle et culturelle, et certainement pas des « prisons mentales », où s’affirme le dogmatisme. Que l’on ne vienne pas nous dire que la pluralité est dangereuse, que la paix exige le silence et la complaisance, qu’il vaut mieux éviter de poser dramatiquement des problèmes ou encore que cela conduirait  à briser l’unité du peuple juif. C’est là une vision étrange et indigente de l’unité. Car le monde juif a toujours su distinguer l’unité positive autour de valeurs communes, et « l’unanimité » à laquelle les juifs n’ont jamais adhéré. Ceux qui nous invitent à garder le silence, à éviter les débats, ne sont pas dans la tradition du Judaïsme. La pensée d’Israël n’a jamais exigé une telle abdication de la liberté et de l’esprit. Il faut que les juifs se rassemblent dans des lieux ouverts où tout peut être discuté dans le respect, dans l’acceptation de la pluralité du monde juif. 

Aujourd’hui, le judaïsme ne saurait être une citadelle sans portes ni fenêtres sur le monde extérieur, mais un observatoire privilégié de la complexité du monde dans lequel nous vivons, un monde que nous devons contempler en utilisant les outils de notre tradition : «la conscience morale juive ».

En proposant cette voie d’ouverture, nous serons contestés par certaines franges de notre communauté.

Mais elle est indispensable si nous voulons préserver notre identité, qui n’est pas une identité cuirassée et autiste, mais une identité de sensibilité et de compréhension, qui n’est pas une concession au goût du jour ou à une mode de la société. 

Nos dirigeants et nos institutions n’ont jamais accepté l’idée d’une communauté infantilisée réduite au silence. Ils ont toujours compris qu’il vaut mieux une communauté agitée par des débats passionnés, qu’une communauté amorphe et muette face aux enjeux et aux défis de l’époque.

Il faut continuer à saluer les avancées et les réalisations de nos institutions mais cela n’aurait pas de sens si, en même temps, nous restions incapables de dénoncer les dérives d’où qu’elles viennent. A nous d’offrir, de créer l’espace public dans lequel les opinions les plus opposées peuvent s’exprimer en toute liberté.

Il ne faudrait pas que dans le futur, une nouvelle génération se lève pour nous reprocher : « Vous avez été témoins d’agissements indignes, mais vous avez préféré garder le silence, et vous avez provoqué le déclin et l’effondrement de la vie communautaire par votre complaisance timorée ». 

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