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17 Décembre 2018 | 9, Tevet 5779 | Mise à jour le 17/12/2018 à 17h07

Rubrique Moyen-Orient/Monde

Affaire Khashoggi : zones d’ombres sur un fiasco d’Etat

Le retentissement international causé par l’assassinat du journaliste du « Washington Post » met désormais en péril l’avenir politique du prince héritier saoudien, Mohammed Ben Salman.

Tel un compte-gouttes, l’affaire Khashoggi dévoile ses mystères un peu plus jour après jour. Au fil des révélations des médias turcs et américains, se dessinent les contours d’un immense fiasco d’Etat, d’un ouragan qui dévaste l’image internationale de l’Arabie saoudite, déjà écornée pour ses atteintes aux droits de l’homme et la gestion de la guerre au Yémen, mais aussi désormais celle de son homme fort, le prince héritier Mohammed Ben Salman. L’assassinat du journaliste du Washington Post, le 2 octobre, à l’intérieur du consulat général saoudien à Ankara, est-elle une « opération planifiée » en haute main par le pouvoir saoudien, comme l’affirme le président turc Recep Tayyip Erdogan, le 23 octobre, devant les élus de son parti, l’AKP, au Parlement ? L’ordonnateur de l’« assassinat barbare » se cache-t-il derrière le fougueux prince héritier, dont le leader islamiste a tu le nom, désireux d’éviter une rupture avec ce partenaire économique majeur ? 

Les détails sordides publiés par les médias turcs donnent une idée de la chose. Corps démembré à l’aide d’une scie à os, le médecin légiste accomplissant ses manipulations sur fond d’ambiance musicale : les quinze membres du commando identifiés par les services turcs ont accompli leurs manœuvres en quelques heures, avant de quitter le pays à bord d’avions ou de jets privés. Composée de membres des forces spéciales, de la garde royale ou des forces aériennes royales, cette équipe s’était répartie les tâches : pour les uns, les interrogatoires, pour les autres l’exécution de Khashoggi, quand les derniers sont chargés de faire disparaître toute preuve embarrassante. Du travail de « professionnels » pourtant entaché d’un parfum d’amateurisme. 

S’appuyant sur une source turque, CNN a publié mardi des images de l’un d’entre eux, Mustafa al-Madani, se baladant à la Mosquée bleue d’Istanbul, affublé d’une fausse barbe, des vêtements et des lunettes du journaliste de 59 ans, dans l’après-midi du 2 octobre.

Plus troublant encore, plusieurs personnes impliquées dans l’assassinat de cet ancien proche du jeune Oussama Ben Laden puis de MBS, avant d’en devenir le critique le plus acerbe, ont connu ces derniers jours un sort inattendu. L’un des membres du commando serait récemment mort « accidentellement » dans un accident de voiture à Riyad, alors que le planificateur de la mission, le major général Ahmed al-Asiri, au premier plan dans la guerre au Yémen, est porté disparu depuis samedi dernier. 

Mais c’est surtout le limogeage de l’un des nouveaux hommes forts du régime, Saoud Al-Qahtani, qui témoigne de la fragilisation du système MBS. Agé de 40 ans, en charge notamment de la grande purge contre des princes et des hommes d’affaires il y a un an, Al-Qahtani aurait discuté avec le Saoudien Jamal Khashoggi pendant son interrogatoire, échangeant des insultes via l’application Skype, avant de lancer à l’équipe : « Ramenez-moi la tête du chien », selon une source turque citée par Reuters.

La thèse saoudienne d’une discussion ayant pris une  « tournure négative » confinant à l’ineptie, tous les regards sont désormais tournés vers Mohammed Ben Salman. Son « Davos du Désert », organisé cette semaine à Riyad comme symbole des ambitions réformatrices portées par le prince de 33 ans (« Vision 2030 »), s’est soldé, avant même de débuter, comme un échec suite aux désistements de personnalités politiques internationales et de dirigeants d’Uber, de Siemens ou de HSBC. Certains observateurs évoquent déjà la piste d’un renversement de MBS par des princes – par exemple Mohammed Ben Nayef - qui lui vouent une hostilité sans pareille, à la manière du meurtre du roi Faysal en 1975. Improbable, tout comme la thèse menant à sa destitution par son père, le vieux Salman, 82 ans, qui ne l’a jusque-là désavoué que sur l’annexion de Jérusalem-Est par Jérusalem, à laquelle son ambitieux fils semblait prédisposé.  


Démembré à l’aide d’une scie

Le sort de ce réformateur en clair-obscur, à l’hubris paradigmatique mais que Jérusalem considère comme son partenaire arabe le plus prometteur, se trouve en fait probablement à Washington. Après avoir défendu l’hypothèse d’un meurtre par des « assassins voyous », Donald Trump met désormais la pression sur Riyad, dont les explications ne l’ont « pas satisfait ». Le président américain est en effet sous la pression de sénateurs appelant à un embargo sur les armements livrés à l’Arabie, en soutien au journaliste exilé aux Etats-Unis il y a un an et qui jouissait de relations nourries avec l’establishment américain. Une option rejetée par Trump qui mesure néanmoins la faible cote de popularité du pays des Saoud dans l’électorat républicain, à quelques jours des élections de midterm. MBS s’en sortira-t-il au prix d’un deal américano-turco-saoudien qui verrait Riyad, et peut-être Washington, concéder quelques gestes à Erdogan, par exemple sur le soutien aux Kurdes en Syrie ? C’est un autre mystère de l’affaire Khashoggi.

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