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16 Novembre 2018 | 8, Kislev 5779 | Mise à jour le 14/11/2018 à 18h15

17 novembre - Chabbat Vayétsé : 16h51 - 18h00

Rubrique France/Politique

Gilles Kepel : « Les Russes ont besoin d’Israël »

Credit : F. Mantovani, pour éditions Gallimard

« Mettre les faits en perspective ». Dans une fresque remarquable*, le directeur de la chaire Moyen-Orient-Méditerranée PSL à l’Ecole normale supérieure retrace le processus de radicalisation islamiste de la région en quarante ans.

Actualité Juive : Le jeune chercheur qui découvre le Moyen-Orient dans les années 1970, et dont on suit les premiers pas dans l’ouverture du livre, a-t-il finalement trouvé la clé de compréhension de cette région frappée par les crises depuis quarante ans ?

Gilles Kepel : La clé, je ne crois pas, mais j’ai essayé de construire un tableau de pensée qui classe les faits, les hiérarchise, établit des filiations et des corrélations. L’objectif est de construire un grand récit des évolutions de la région depuis quarante ans, symbolisées par la première et la dernière carte qui accompagnent « Sortir du chaos » : celle-ci, relative à la guerre d’octobre 1973, met le conflit israélo-arabe au cœur de la région tandis que le conflit Est-Ouest domine le monde ; celle-là, en date de l’été 2018, voit le conflit sunnite-chiite devenir structurant, accompagné d’une fracturation du monde sunnite pour la lutte pour l’hégémonie et du retour de la Russie. Dans le même temps, Israël n’est plus désormais le principal « irritant » dans le système régional mais se trouve sur la même ligne que l’Arabie saoudite, tout étant l’allié non seulement des Etats-Unis mais aussi de la Russie. Une situation totalement inimaginable en 1973.  

A.J.: Une partie de l’ouvrage est consacrée aux origines et aux conséquences des printemps arabes. Vous distinguez les insurrections du « premier type » de celles dites « du deuxième type ». Que recoupe cette classification qui semble échapper à la seule logique chronologique ?

G.K : Les soulèvements arabes de 2010-2011 ont eu pour conséquence, pour les pays du littoral africain de la Méditerranée (Tunisie, Egypte, Libye), l’élimination du leader, sinon du régime. De l’autre côté, à l’est de Suez, au Bahreïn, au Yémen et en Syrie, ces soulèvements ont été pris en otages par les fractures confessionnelles préexistantes, notamment sunnites-chiites, et ont empêché que les régimes soient renversés. Ces insurrections se sont transformées en guerre civile dont la Syrie et le Yémen sont l’illustration, et Bahreïn l’avortement. 

A.J.: Des clivages confessionnels moins présents en Tunisie ou en Egypte ?

G.K. : Dans les pays du littoral africain, la société est massivement sunnite, de manière plus ou moins homogène. En Tunisie par exemple, on retrouve un processus comparable à celui décrit par Marx dans « Le 18 brumaire de Louis Bonaparte ». Marx explique comment, dans un moment d’« enthousiasme », les ouvriers des faubourgs et les bourgeois du centre de Paris s’unissent, malgré leurs antagonismes, pour faire tomber Louis-Philippe et proclamer la République. En Tunisie, les pauvres du monde rural et leurs prolongations dans les banlieues périphériques, galvanisés par le sacrifice de Mohamed Bouazizi, vont s’emparer de la rue et obtenir le soutien d’une bourgeoisie tunisoise excédée par la prédation du despote Ben Ali. D’où l’alliance entre les deux groupes qui créera la dynamique de ladite « révolution du jasmin ». Ben Ali mis dans un avion par l’armée, les classes populaires voient là l’occasion de mener une révolution sociale que seul le parti islamiste Ennahda sera capable de freiner. Le parti islamiste s’appuie sur sa présence dans les milieux défavorisés et la bourgeoisie pieuse, mais aussi sur l’approbation de la bourgeoisie laïque. Mais la violence émergeant des rangs djihadistes va conduire progressivement à la décrédibilisation d’Ennahda, finalement contraint de céder le pouvoir. 


A.J.: Vous soulignez également les facteurs sociaux à l’œuvre, dans un parallèle avec 1789.

G.K. : Pourquoi ces révolutions se sont-elles produites à ce moment-là ? Parmi les hypothèses, on relève la forte augmentation du prix du pétrole à cette période et la dégradation des plaines céréalières russes et australiennes qui brûlent en 2010 suite au réchauffement climatique. Dans ces sociétés vivant en grande partie dans la survie quotidienne, où le prix du pain est un facteur très important dans le budget des familles, cette inflation entraîne une immense paupérisation qui va décrocher les populations d’un acquiescement, fut-il passif, avec le régime. 

A.J.: Quelle place joue le religieux dans ces mouvements ? 

G.K : Ces soulèvements ont été analysés d’une manière exclusivement synchronique : révolution 2.0, comparaison avec le Printemps de Prague en 1968 et la chute du mur de Berlin en 1989. On n’a pas vu comment, sous ces mouvements dont l’authenticité n’est pas en cause, d’autres forces beaucoup plus profondes étaient à l’œuvre et ont mis à profit l’effondrement des régimes répressifs pour sourdre. 


« Israël n’est plus désormais le principal « irritant » dans le système régional »

A.J.: Autrement dit, nous avons plaqué un modèle explicatif occidental sur cette crise sans prendre en cause sa singularité ? 

G.K : Il fallait mêler les deux lectures de ces phénomènes à la fois synchronique et diachronique, 2.0 et djihadiste. Cela a été l’erreur notamment des gouvernements français, sous le précédent quinquennat, qui ont eu tendance à survaloriser la rébellion syrienne sans être capable de voir que celle-ci était graduellement prise en otage par les islamistes, puis par les djihadistes. Un processus s’est mis en place progressivement, la rébellion devenant au fur et à mesure impliquée dans le conflit pour la domination du Moyen-Orient. Les Saoudiens, les Qataris, les Koweïtiens ont financé les groupes salafistes qui leur semblaient les meilleurs remparts contre l’expansion chiite dont Bachar-El Assad était un allié. 


A.J.: Après le crash d’un avion militaire russe, le 17 septembre, au cours d’un raid israélien contre des sites syriens, Moscou pourrait-il en profiter pour limiter la liberté d’action de Tsahal dans le ciel syrien ? Les Russes exigeraient désormais d’être prévenus plus tôt des frappes israéliennes…

G.K. : On peut parler de complémentarité entre la Russie et Israël. Les Russes ont besoin d’Israël. Le commerce bilatéral, notamment technologique et militaire, s’est beaucoup développé, les drones russes sont d’origine israélienne, et une grande partie des élites techniques d’origine juive et russe se trouvent actuellement en Israël. 

A.J.: Est-ce à dire qu’avec la fin annoncée de la guerre syrienne, les Russes, bientôt moins dépendants de l’Iran au sol, pourraient se rapprocher davantage d’Israël ?

G.K. : Les Russes sont perçus en Iran structurellement comme la puissance du Nord qui cherche à les bousculer. Par ailleurs, les deux Etats sont concurrents sur le marché du gaz, les difficultés iraniennes à vendre son gaz aujourd’hui faisant les affaires de la Russie. La relation irano-russe est dès lors à mon sens beaucoup plus conjoncturelle que ne l’est la relation russo-israélienne construite, elle, dans une perspective structurelle. 

* « Sortir du chaos. Les crises en Méditerranée et au Moyen-Orient », Gallimard, 528 p., 22 euros

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