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17 Décembre 2018 | 9, Tevet 5779 | Mise à jour le 17/12/2018 à 17h07

Rubrique France/Politique

Richard Prasquier : Un antisémitisme toujours tendance

(DR)

Le billet de la semaine par Richard Prasquier, Président d’Honneur du Crif, Président du Keren Hayessod France.

La commémoration du centenaire de la fin de la Première Guerre mondiale a rejeté dans l’ombre le 80e anniversaire de la « Nuit de Cristal », appellation absurdement poétique du drame qui vit la disparition de fait du judaïsme allemand organisé : 250 morts, plus de 1 000 synagogues détruites, 30 000 Juifs envoyés dans les camps de concentration. Une opération exécutée avec toute la rigueur technique dont la SS était capable, rien à voir avec les débordements populaires des pogroms à l’ancienne. On brûlait les synagogues, mais les pompiers veillaient à ce que le feu ne se propage pas aux immeubles voisins. Pour les Juifs du Reich, nulle part où aller, les protestations officielles furent de pure forme. Seule l’Angleterre, honneur à elle, accepta d’ouvrir ses portes aux 10 000 enfants des KIandertransporten. 

D’où vient que la commémoration du centenaire n’a guère suscité de débat sur le suicide de l’Europe capable de livrer une guerre épouvantable, incapable de gérer la paix ? La Nuit de Cristal témoigne de la faiblesse des démocraties devant la violence d’un régime totalitaire. S’il ne faut pas extrapoler l’époque actuelle, le sentiment de la fragilité de nos démocraties s’est bien installé. Or, si elles sont à la peine, la pensée binaire prospère et l’antisémitisme se développe. Nous avons cru que celui-ci était « nouveau ». Mais le vieil antisémitisme devient plutôt tendance et les deux font bon ménage. Je ne parle pas ici du nazi de Pittsburgh. Je parle de ceux qui s’en accommodent, plus soft, certes, mais tellement plus nombreux.

Le Parti travailliste anglais après le massacre a refusé un communiqué qui « parlait trop d’antisémitisme ». Pour Corbyn, la messe est dite: sa détestation se couvre de plus en plus mal des oripeaux de l’antiracisme, du droit de l’hommisme et évidemment de l’antisionisme. Mais il sera peut-être Premier ministre britannique et ses prises de position ne choquent guère une grande partie de son électorat. 

Ces fréquentations dangereuses, nous les connaissons de longue date, même si leur dévoilement reste politiquement incorrect. 


« Cet humour de dénigration si banal, qui a peur de déverser contre l’Islam, reconstitue sans risque un Juif fantasmatique insultable à merci.»

Mais dans le monde actuel, où la transgression « cheap » instagrammée tient lieu d’héroïsme, l’antisémitisme à l’ancienne refait surface et l’humour est redevenu un efficace vecteur de haine. Une pièce à l’Université de La Rochelle l’avait montré, il y a quelques années. Ceux qui ne voulaient pas être aveugles restèrent minoritaires.

Une étudiante de Médecine de Bobigny a été sommée par son groupe d’organisation de festivités de trouver drôles le jeu de Freespa (lancer de kippas), les blagues répétitives sur la Shoah, les saluts nazis et le spectacle d’un étudiant  qui hurlait « Il faut brûler les Juifs ». Bien entendu, honni soit celui qui pourrait y trouver autre chose que de l’humour au second degré et qui chercherait à brider la sacro-sainte, mais très orientée, liberté d’expression.

Parce qu’elle avait brisé l’omerta et déposé plainte, l’étudiante a été marginalisée et insultée. J’ai pensé à ces étudiants juifs américains silencieux car effrayés d’être exclus des soirées, dont l’organisation sur les campus était accaparée par des organisations antisionistes, à ces professeurs mis à l’écart par leurs collègues car ils avaient protesté contre le militantisme de certains enseignants. Il ne faut pas s’y tromper: les étudiants en médecine de Bobigny impliqués dans cette minable affaire, et qui en sont fiers, ne sont pas des laissés pour compte de la société; ce sont des privilégiés qui ont tous reçu un enseignement sur la Shoah. Parmi eux, pas ou peu d’enfants de l’immigration, d’islamistes, de militants extrémistes; mieux - ou pire - encore, il y a quelques juifs, désireux de montrer qu’ils « comprennent l’humour ». Cet humour de dénigration si banal, si malsain et si lâche, qui n’ose plus s’exercer contre les femmes, qui a peur de se déverser contre l’Islam, reconstitue sans risque un Juif fantasmatique insultable à merci. Il est probable que la bulle perceptive anti-israélienne joue un rôle dans ce choix, tellement la tentation de se débarrasser de l’encombrante Shoah pour mieux critiquer le sionisme est devenue  attirante. Dieudonné relaie ici le triste Corbyn avec les quelques humoristes imbéciles de Bobigny, qui sont, malheureusement, de futurs médecins. Vous croyez que les blagues sur la Shoah sont compatibles avec le serment d’Hippocrate?

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