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11 Décembre 2018 | 3, Tevet 5779 | Mise à jour le 10/12/2018 à 16h05

Rubrique Culture/Télé

Jean Clair : « Freud a toujours tenté de percer le mystère de l’art »

Conservateur général des musées de France, écrivain, membre de l’Académie française, Jean Clair est une figure majeure du monde de l’art. Il a coordonné l’exposition consacrée à Freud au MahJ.

Actualité Juive : « Je suis un juif sans D.ieu » écrivait Freud. Quelle est l’empreinte du judaïsme dans son œuvre ?

Jean Clair : La question est infiniment complexe. Le paradoxe est que Freud, d’emblée, affirme le fait que la psychanalyse n’est pas une science juive. Neurologue, savant, il se dit dans la première partie de sa vie athée, matérialiste et très éloigné de toute spiritualité. Or à la fin de sa vie, Freud semble revenir à la foi de ses pères et, sans aller jusqu’à une confession judaïque, est de plus en plus intrigué et même fasciné par la spiritualité juive, au point que son dernier grand essai sera ce livre étonnant qui continue d’intriguer et de scandaliser les lecteurs : «Moïse et le monothéisme». Ecrit peu de temps avant sa mort, l’ouvrage fait de Moïse un Egyptien conduisant les juifs à travers le désert, hors d’Egypte, et pose le problème du meurtre du père. Tout cela est tellement différent de ce qu’il avait fait jusqu’alors, qu’il y a matière à réflexion sur les fondements spirituels et la sagesse juive qu’il a pu, le disant ou non, exploiter dans sa démarche de médecin. Accessoirement aussi, dans la mesure où l’on perçoit qu’il est un homme du XIXème siècle, par la date de sa naissance et par ses amitiés, on comprend mieux sa position en tant que juif dans la communauté viennoise. C’est celle de la Haskala, des Lumières juives, dont l’idéal est l’assimilation à la société viennoise de l’époque. 


A.J.: Que signifie le sous-titre de l’exposition « de la parole à l’écoute » ? En quoi trace-t-il la matrice de l’exposition ?

J. C. : Ce que j’ai tenté de montrer ainsi, c’est le changement d’attitude qui se dessine à travers les décennies de son travail. Il part d’un matériel essentiellement visuel : l’image. D’une attitude iconophile, il glisse progressivement vers un univers qui est celui de la parole, du mot, et qui refuse l’image. Lorsqu’on est dans le mot, l’écoute, la parole, en se refusant toute interprétation imagée, on est dans une spiritualité qui est, me semble-t-il, plus proche du Talmud et de l’enseignement de la Torah, que du matérialisme non-juif. Le refus de l’image a des résonances judaïques et cette confiance dans le mot, ce refuge dans le mot, dans l’écoute et la parole, cette assomption du verbe dénote dans la dernière partie de sa vie une transformation spirituelle. 



« Freud semble revenir à la foi de ses pères et est même fasciné par la spiritualité juive »


A.J.: Freud étant un intellectuel et non un artiste, comment avez-vous imagé sa pensée, son œuvre ?

J. C. : Freud était entouré d’art. Son bureau était envahi par des centaines d’objets d’art : sur le mur, le bureau, presque jusqu’au plafond. Il est passionné par la fabrication des images et leur nature. Il a toute sa vie tenté de comprendre le mystère, l’énigme de l’image d’art, et écrit d’ailleurs des ouvrages sur Michel Ange et Leonard de Vinci. Au début de sa carrière, lorsqu’il exerçait son métier de médecin, il baignait dans des images scientifiques, il y avait des schémas, des diagrammes, des indications, des annotations… une imagerie scientifique occupait sa vie, puis des imageries esthétiques. La mythologie aussi : les dieux anciens disposés sur son bureau qui se réfèrent à des tragédies, des drames humains. Finalement, il balaie cette imagerie pour ne plus se consacrer qu’à la parole : ça fournit l’épine dorsale de l’exposition. Parallèlement il y a, hélas, l’utilisation faite de l’œuvre de Freud par les surréalistes, qui amèneront à la création d’une peinture dite surréaliste, d’une poésie avec un langage des mots « libéré » selon Breton. 


A.J.: Quelle est selon vous l’œuvre la plus emblématique parmi la collection exposée ?

J. C. : Difficile de choisir une seule œuvre, c’est un ensemble. Ou bien, si vous ne me laissez pas le choix, peut-être le Moïse de Michel-Ange. C’est une œuvre qu’il va découvrir lors de son voyage à Rome et qui va profondément le perturber. Il essaiera d’en découvrir le sens, ce qui le conduira à écrire ce fameux livre « Moïse et le monothéisme » qui encore aujourd’hui reste une énigme pour ses lecteurs. Qu’a-t-il voulu voir dans la figure de Moïse ? Particulièrement dans la figure de Moïse telle que  Michel-Ange la représente ? Ce Moïse sur le point de briser les tables de la loi, qu’il tient sous son coude, en découvrant que son peuple est idolâtre. C’est très intéressant.

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