Default profile photo

27 Juin 2019 | 24, Sivan 5779 | Mise à jour le 26/06/2019 à 18h12

Rubrique Communauté

Jacques Fredj : « Nous avons renforcé notre arsenal de formation »

Jacques Fredj le directeur du Mémorial de la Shoah

Rencontre avec le directeur du Mémorial de la Shoah, chargé de la formation pédagogique des enseignants en France sur l’histoire de la Shoah.

Actualite juive : Fin décembre 2018, une enquête de l’AJC-Paris a confirmé le résultat d’une enquête menée par CNN un mois plus tôt que 10% des jeunes Français ne connaissaient pas le génocide des Juifs. Comment interprétez-vous ce résultat ? 

Jacques Fredj : Avec une lecture un peu différente de celle qui a été faite un peu rapidement selon moi parce qu’en inversant le résultat de cette enquête, si 10% des jeunes Français ne savent pas ce qu’est le génocide des Juifs, cela signifie que 90% le connaît. Je ne dis pas que tout est parfait mais il faut sérier les difficultés et dire que dans un pays comme la France où l’enseignement de la Shoah est obligatoire trois fois dans la scolarité d’un enfant, cet enseignement fonctionne bien de manière globale. Qu’il y ait des endroits où il y ait des problèmes, où l’on ne puisse pas enseigner et où cela génère de l’antisémitisme, bien évidemment, mais on enseigne bien majoritairement l’histoire de la Shoah aujourd’hui et nous qui sommes en charge de la formation des enseignants en France et qui avons près de 5000 enseignants en formation, je peux vous dire que les enseignants français ont globalement de très bonnes connaissances en Histoire.    


A.J.: Comment cet enseignement a-t-il évolué en vingt ans ?

J.F. : Vingt ans, c’est à quelques années près, la déclaration de Jacques Chirac en 1995 et entre cette déclaration et aujourd’hui, un pas énorme a été franchi. D’abord parce que l’enseignement de la Shoah fait partie des programmes scolaires, ce qui est en soi quelque chose d’assez unique car il y a très peu de pays dans le monde où l’enseignement de la Shoah est obligatoire. Ensuite, parce qu’à partir du moment où cet enseignement a été obligatoire, une demande de formation a été émise par les enseignants et il faut reconnaître que depuis les attentats de 2015, cette demande de formation est encore plus forte. L’enseignement de l’histoire de la Shoah est devenu une réponse en matière d’éducation contre l’intolérance et la montée du racisme et de l’antisémitisme que ces attentats ont révélée. On a quand même aussi pu dire un certain nombre de choses, d’une certaine manière, qu’il était difficile de pouvoir affirmer avant dans l’Education nationale. Après les attentats, elle a accepté de reconnaître qu’il y avait un antisémitisme grandissant dans la société française et y compris dans les cours d’école, et qu’il y avait un antisémitisme qui émanait d’une partie de la population musulmane. 

Ces deux choses-là ayant pu être dites de manière ouverte, il était évident que par rapport aux tragédies des attentats, si les réponses judiciaire et sécuritaire étaient incontournables, sur le plan de l’éducation, l’enseignement de l’histoire de la Shoah était incontournable aussi en tant que support car il est le génocide le plus proche de l’histoire de la France et de l’Europe et un outil pour montrer les conséquences du racisme et de l’antisémitisme et lutter contre les idéologies radicales et mortifères. Il faut dire aussi que les jeunes générations d’enseignants ont aujourd’hui une lecture différente de l’histoire de la Shoah. La place de la Shoah dans la société française - on le voit à la production de livres, de films et de débats - montre que cette histoire fait partie de l’histoire de la France. Pour les enseignants, l’histoire de la Shoah n’est pas seulement l’histoire des Juifs et de la persécution des Juifs, mais aussi une page de l’histoire de France, de l’Europe et de l’Humanité. Une fois qu’on a dit cela, cet enseignement devient forcément un outil de lutte contre l’intolérance.


A.J.: Quels dispositifs le Mémorial de la Shoah a-t-il mis en place pour renforcer cet enseignement pédagogique ?

 J.F. : Nous n’avons pas cessé de renforcer notre arsenal de formation selon ce que nous disaient les enseignants qui avaient « envie d’y aller » au regard de ce qui se passait dans la société française et de ce que nous observions sur le terrain. Nous avons notamment introduit des formations sur les théories du complot et la déconstruction des préjugés. Nous nous étions rendu compte qu’on était parfois confrontés à des élèves qui pouvaient avoir visité le Mémorial de la Shoah et avoir de l’intérêt pour le sujet, mais qui était capables néanmoins, pendant ou après la visite, de tenir des propos imprégnés de stéréotypes antisémites sur les Juifs. L’enseignement de l’histoire de la Shoah, Simone Veil le disait, n’est pas un vaccin contre l’antisémitisme, alors nous avons ajouté des chapitres sur l’histoire des Juifs en France et en Europe et la déconstruction des stéréotypes. Nous avons aussi accentué notre travail pédagogique avec les élèves et avons reçu en 2018, 65 000 scolaires aux Mémorial de la Shoah de Paris et Drancy. Nous avons également développé des ateliers hors les murs depuis quatre ans et constitué des équipes pédagogiques itinérantes qui se rendent dans des établissements dits sensibles et où personne ne va pour parler aux élèves non pas de l’histoire des Juifs et de la Shoah de manière frontale, mais de la lutte contre le racisme. Nous avons compris qu’il fallait faire preuve de stratégie vis-à-vis de certains jeunes qui ont parfois le sentiment d’être victimes de racisme et en leur montrant les mécanismes du racisme, on leur montre que ce sont les mêmes qui sont à l’oeuvre en termes de stigmatisation quand on évoque l’antisémitisme. Ce travail est un travail au cas par cas, presque de chirurgie. Nous organisons environs 500 ateliers par an. 


A.J.: Quelle place occupe aujourd’hui la dimension éducative dans les enjeux généraux du Mémorial 

de la Shoah ? 

J.F. : Elle est très importante en termes de préoccupation car elle nous demande d’être plus fins, plus innovants et plus déterminés qu’avant. Cette mission est fondamentale car les combats que nous menons contre l’oubli et contre tous les racismes sont des combats pour la démocratie. 

Powered by Edreams Factory