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25 Juin 2019 | 22, Sivan 5779 | Mise à jour le 24/06/2019 à 14h53

Rubrique Culture/Télé

Valérie Zenatti : «La curiosité d’Aharon Appelfeld était insatiable»

Crédit : Hannah Assouline

Auteur de nombreux ouvrages dont le prix du Livre Inter 2015 « Jacob, Jacob », elle est aussi la traductrice en français de tous les ouvrages d’Aharon Appelfeld, le géant de la littérature israélienne qui nous a quittés en 2018. Dans son dernier ouvrage « Dans le faisceau des vivants », elle cherche à garder le lien qui l’unissait à son ami.

Actualité Juive : Ce livre, est-il une manière de dire au revoir à Aharon Appelfeld ?

Valérie Zenatti : Non, car il n’y a pas de « revoir » possible. Et ce n’est surtout pas un adieu, avec ce que le mot a de définitif. Ce livre est plutôt pour moi la tentative de conserver les traces vivantes des deux ébranlements qu’ont été pour moi la rencontre avec Aharon Appelfeld (et son œuvre bien sûr), puis sa disparition.


A.J.: Comment une traductrice peut traduire sans trahir l’œuvre ?

V.Z : Elle fait de son mieux ! Traduire, c’est entendre une voix et essayer de la restituer, c’est une question d’oreille, de tonalité, de rythme, d’intuition et de réflexion.


A.J.: Vous avez été sa traductrice, mais avant tout son amie, Comment était-l dans la vie ?

V.Z : Je ne sais pas si j’étais son amie avant tout car j’ai d’abord été sa traductrice avant d’être son amie. Aharon était avant tout fidèle à lui-même, il y avait une profonde unité entre ce qu’il disait en interview ou en public et ce qu’il partageait en privé, même si parfois il allait plus loin dans la confidence bien sûr.  C’était un être extrêmement attentif et attentionné, entièrement tourné vers la personne qu’il avait en face de lui, quelle qu’elle fût : adulte, enfant, « célèbre » ou inconnue. Sa curiosité concernant la nature humaine était insatiable.


A.J.: Il a bâti son œuvre autour de sa propre histoire, notamment pendant la Shoah. Selon vous était-il l’écrivain de la Shoah ?

V.Z : Non car il refusait catégoriquement cette étiquette, pour lui il était impossible d’écrire sur la Shoah car cela aurait signifié écrire sur chaque personne exterminée ou ayant survécu. Bien sûr, lire Aharon Appelfeld permet d’approcher quelque chose de cette période, les échos de la traque, des camps, de l’incompréhension abyssale dans laquelle ont été plongés les Juifs à l’approche de l’extermination, et au moment où elle a commencé. Mais je voudrais dire aussi qu’Aharon n’a pas écrit que sur la période de la Seconde guerre mondiale. Il a aussi écrit des livres presque intemporels comme « Floraison sauvage » ou des livres sur la Première guerre mondiale comme  « La couronne de fer », non traduit à ce jour (et l’on peut rappeler ici qu’il reste encore une trentaine de livres d’Aharon Appelfeld publiés en hébreu et non traduits encore). C’était avant tout un écrivain qui s’intéressait à la condition humaine, à la condition juive, à l’Europe, à la foi, à l’enfance, aux relations entre les êtres, aux mystères de l’existence.


A.J.: Appelfeld est originaire de Czernowitz, en Roumanie, aujourd’hui en Ukraine ; Vous vous y êtes rendue sur ses traces, que reste-t’il de la famille Appelfled dans cette ville, d’où est aussi originaire le poète Paul Celan ?

V.Z : Je n’ai rien trouvé de la famille Appelfeld à Czernowitz et je ne m’attendais pas d’ailleurs à trouver quelque chose. 


A.J.: Dans votre quête, avez vous retrouvé Aharon Appelfeld ?

V.Z : Non bien sûr, mais ce voyage allait pour moi à la fois en deçà et au-delà d’une quête. Il s’agissait d’être à Czernowitz le 16 février 2018 pour le premier anniversaire d’Aharon Appelfeld sans lui, il s’agissait de respirer, voir et entendre là où tout avait commencé, de poser mes yeux là où il les avait posés enfant. Depuis que je le traduis, Czernowitz est devenu pour moi, et pour d’autres je crois, un lieu mythique, un lieu de fiction et je crois y avoir vécu deux journées hors du temps qui ont été une forme de fiction extraordinairement intense. J’ai aimé chaque seconde de ce voyage, chaque sensation, quelque chose s’est dilaté et condensé là pour moi, comme si la réalité et la fiction s’unissaient.


A.J.: Quel message laisse-t’il notamment à ses lecteurs français fort nombreux ? 

V.Z : Aharon Appelfeld n’était pas un homme qui délivrait des messages mais il aimait profondément ses lecteurs français (et les autres aussi !) et lorsqu’ils lui posaient cette question il les renvoyait à l’humilité que chacun devrait avoir face à la vie, toute vie digne découlait à ses yeux de cette position-là : rester humble, étonné, ouvrir grands les yeux et contempler le monde dans lequel nous sommes de passage. l

Valérie Zenatti, « Dans le faisceau des vivants », Ed de l’Olivier,157 p., 16,5 euros

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