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21 Avril 2019 | 16, Nisan 5779 | Mise à jour le 17/04/2019 à 17h44

Rubrique France/Politique

Philippe Val : « Il ne faut pas baisser les bras »

(DR)

Rencontre avec le journaliste Philippe Val, écrivain et ancien directeur de Charlie Hebdo.

Actualité Juive : Dans le dernier numéro de Charlie, Riss se demande avec dépit si on est encore là. Les millions de Français qui sont descendus dans les rues le 11 janvier 2015 sont-ils toujours Charlie ? 

Philippe Val : Je pense que les gens qui ont dit qu’ils étaient Charlie, Juifs et policiers à cette grande manifestation sont toujours là mais ils ont été les grands oubliés des politiques et des intellectuels. Emmanuel Todd a tout de suite après sorti un livre disant à quel point ces gens-là étaient indignes de considération, puis en 2017, aucun des candidats à la présidentielle n’a tenu compte de leurs revendications. Jamais depuis la Libération une foule aussi grande n’était descendue dans la rue pour des idées démocratiques aussi fondamentales, mais on a nié leurs préoccupations et leur identité, pas religieuse et ethnique, mais démocratique et européenne. 


A.J.: Je suis Charlie était-il perçu pour ceux qui s’en revendiquaient comme une résistance à l’islamisme, un combat pour la liberté d’expression et un refus de l’antisémitisme ? Ces trois choses à la fois. 

P.V. : Oui je le pense. Le peuple français avait parfaitement compris ces choses fondamentales et il ne faut pas le sous-estimer. Il avait juste besoin comme dans toute démocratie participative que des représentants mettent des mots sur ses aspirations mais ils ne l’ont pas fait. On n’a pas donné au peuple français d’écho de ses aspirations et des outils pour penser par lui-même et ça fait longtemps que ça dure. L’enseignement supérieur français depuis la guerre a été sous l’emprise soit des compagnons de route du PC, soit du magistère sartrien. Ces gens étaient des héritiers de Robespierre et de la terreur, pas des héritiers de la politique démocratique et ceux qui n’en étaient pas étaient moqués et malmenés. Aujourd’hui, on paie cette dénégation de la réalité et c’est toute la question du rapport au réel et du rôle des intellectuels. Un intellectuel doit être en permanence confronté au réel et à son imprévisibilité. Quand il simplifie le réel et qu’il adhère à une idéologie, il devient un propagandiste et c’est beaucoup plus facile d’être un propagandiste qu’un intellectuel et de se vendre dans les médias ou ailleurs. 


A.J.: Ce monde intellectuel et politique a-t-il pratiqué ce qu’on appelle en psychanalyse une conduite d’évitement et encore maintenant ? 

P.V. : Depuis Darwin, on sait qu’il y a une continuité naturelle dans la chaîne animale et pas un saut métaphysique pour arriver du singe à l’homme. Dans l’état de nature, ce qui préside aux décisions, c’est bien souvent la peur et il ne faut jamais perdre de vue cette peur ou ce fond de peur qui existe dans l’animal humain. Quand je vois des universitaires, des politiques et des journalistes justifier tel mouvement violent, telle conduite inacceptable ou telle activité terroriste par des arguments soi-disant sociologiques ou intellectuels, je sens effectivement en eux une stratégie d’évitement. Ils élaborent un discours qui est une conduite d’évitement de la réalité parce qu’ils ne veulent pas être confrontés au monstre et ils pensent qu’en le légitimant, ils vont lui échapper. Aujourd’hui, le discours politique est silencieux. Il est encore sous le magistère des idéologies horribles qui ont fait du XXe siècle un champ de massacres. Le rapport de forces n’est pourtant pas négatif et il faut opposer quelque chose à la barbarie. Il faut être sûr. Spinoza disait que quand on sait qu’on a une idée juste, il faut aller au bout. Avec ses moyens. La politique, ce n’est pas de la morale et il ne faut pas tout confondre. Aujourd’hui intellectuels, journalistes et hommes politiques nous font la morale et on n’a pas besoin d’eux pour ça. On ne fait pas la morale à des adultes, on les informe, on leur donne des outils et c’est aussi ça la colère qui monte dans le pays de façon anarchique. 

 

A.J.: Depuis 2015, le terrorisme islamiste et l’antisémitisme ont tué en France. Zineb El Rhazoui est menacée de mort pour ses propos sur l’Islam, Charlie vit bunkerisé et vous sous protection policière. Comment faire revenir l’esprit des Lumières dans la société française ? 

P.V. : Il y a un vrai problème de discours de vérité : les gens ne veulent pas affronter le réel. Mais je crois aux personnes. Je pense à Churchill. C’est une personne. Sans lui, il n’y avait pas le déclic de l’Angleterre refusant de se soumettre et sans ce déclic, je ne sais pas où on serait. Il faut que des personnes soient courageuses. Zineb est courageuse. Riss est courageux. Il y en a plus aujourd’hui qu’en 2006 lorsque j’ai publié les caricatures de Mahomet. A ce moment-là, on était tellement seuls, tellement lâchés, d’anciens copains ne nous parlaient plus, la presse de gauche nous parlait mal. On a subi beaucoup de mépris. Les personnes sont plus nombreuses aujourd’hui et elles doivent avoir le courage de se battre contre ce qui nous détruit et de se battre pour la fierté européenne. On vit dans une époque compliquée. On vit les noces barbares de l’inculture politique et des réseaux sociaux. Il y a vingt-cinq ans, on aurait dû dire on ne peut pas laisser cette chose s’installer dans la société démocratique sans en calculer les enjeux et voir comment on met de la loi dedans. On a dit c’est moderne, ça plaît aux jeunes, mais maintenant on le paie cher. Et la liberté d’expression, on peut en parler. Vous pouvez dire ce que vous voulez, mais au péril de votre vie.  Ce n’est pas la définition de la liberté d’expression. Aujourd’hui, si je parle publiquement et si je peux m’exprimer, c’est parce que je suis sous protection policière sinon je ne pourrais pas. Je viens de terminer un livre que j’ai écrit pendant deux ans grâce aux policiers. Grâce à eux, qui sont parmi les dédicataires de mon livre, j’ai usé de ma liberté d’expression. C’est insensé. Quelque chose a basculé. Mais il ne faut pas baisser les bras. 

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