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18 Avril 2019 | 13, Nisan 5779 | Mise à jour le 17/04/2019 à 17h44

Rubrique France/Politique

Sabine Roitman : Sous la Place Vendôme, le Shtetl

Le billet de la semaine par Sabine Roitman, Conseil en communication.

L’image qui reste dans les mémoires est celle d’un Robert Badinter hurlant, fou de rage, aux rescapés de la Shoah : « Vous m’avez fait honte ! » lors du 50e anniversaire de la Rafle du Vel d’Hiv le 16  juillet 1992. Peut-être mal conseillé, le président Mitterrand, présent pour la première fois à cette commémoration, venait de s’y faire huer. C’était pourtant prévisible, l’ami de Bousquet ayant fleuri le matin même la tombe de Pétain après avoir déclaré que la France n’était pas comptable des actes de Vichy… Ce jour-là, Robert Badinter s’est montré plus fidèle au mentor qui lui avait offert le rôle historique d’abolir la peine de mort, qu’à son père ou à ses coreligionnaires.

Il a pourtant donné maintes preuves d’attachement à son origine juive, en particulier dans son dernier livre Idiss (Ed. Fayard) qui débute ainsi : « Avant la guerre, au temps de mon enfance, tous les vendredis, quand tombait la nuit, ma grand-mère Idiss allumait les bougies pour dire la prière de Shabbat ». On y découvre que ce brillant avocat a été élevé par une grand-mère aimante qui ne savait ni lire ni écrire, et ne parlait que le yiddish de son shtetl natal de Bessarabie. L’ancien Garde des Sceaux y dévoile ainsi une proximité peu évidente avec les traditions et l’histoire juives. 

Ressourcement ? Rédemption ? Thérapie ? À 90 ans, il ressent en tout cas le besoin de transmettre à ses petits-enfants auxquels il dédie le livre, l’histoire de leur famille fuyant les pogroms tsaristes. Une famille qui connaît à force de travail et d’ambition une belle ascension sociale dans une France encore accueillante, mais gangrenée par un antisémitisme virulent qui aboutira à la déportation de son père par Klaus Barbie. Lui qu’on dit froid, voire méprisant, y exprime avec sensibilité sa tendresse pour Idiss qui, malgré la guerre, sera enterrée en 1942 dans la plus stricte tradition juive, avec kaddish et mynian. Selon la coutume ashkenaze, il donnera d’ailleurs son prénom à sa fille Judith, tout comme son fils porte celui de son père Simon. 


Badinter n’a jamais renié ses racines juives


Badinter n’a jamais renié ses racines juives. Il est nettement moins disert sur Israël, qu’il a pourtant défendu avec courage en 2000 dans son article du Monde après l’attentat à la pizzeria Sbarro, faisant valoir le droit des juifs à vivre en Israël et reconnaissant que les Palestiniens ne veulent pas la paix mais uniquement se débarrasser des juifs. Avec son épouse Elisabeth, il ne cesse d’ailleurs de dénoncer l’antisionisme comme une nouvelle façon de libérer la parole antisémite. Et pourtant… récemment interrogé sur Israël et le sionisme lors d’une conférence sur Idiss au Mémorial de la Shoah, il a fait mine de ne pas entendre la question. 

Personnalité complexe et paradoxale, habitué des palais de la République tout en conservant en lui la mémoire du shtetl et des générations précédentes. Peut-être qu’un jour comme Simone Veil, et malgré cette faute qui entache une carrière par ailleurs exemplaire, on le verra entrer avec son épouse sous la coupole de l’Académie ou même du Panthéon…

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