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19 Février 2019 | 14, Adar I 5779 | Mise à jour le 18/02/2019 à 12h46

Rubrique Communauté

Daniel Benhaïm : « Nous n’avons jamais joué la carte de l’alarmisme »

(DR)

Arrivé au terme de sa mission, Daniel Benhaïm revient sur ses dix années passées à la direction de l’Agence juive en France.

Actualité Juive : Vous avez effectué deux mandats à la tête de l’Agence juive de 2008 à 2011 et de 2014 à 2019. Comment avez-vous vécu ces années marquées par un changement de stratégie de l’Agence juive d’une part, et par les inquiétudes sécuritaires des Juifs en France ?

Daniel Benhaïm : Ces deux mandats ont été très différents. Dans le premier, il y avait une séparation très nette entre le monde de l’éducation juive et le monde de l’Alyah. A l’époque, je dirigeais le département de l’éducation et Oren (Tolédano – NDR) celui de l’Alyah. En 2012, Natan Sharansky a mené un changement de réflexion stratégique de l’Agence juive, considérant que l’Alyah entre guillemets de détresse avait plus ou moins pris fin et qu’elle était désormais l’expression d’un choix dans un monde libre. Il a mis fin à cette dichotomie pour envisager l’ensemble du travail de l’Agence juive comme une seule entité visant au renforcement des communautés juives à partir desquelles ensuite, l’Alyah pouvait venir. Je viens du monde de l’éducation et je me suis tout de suite identifié à ce discours et ce changement conceptuel.   Je m’explique. Si nous avons autant développé les programmes pour les jeunes, c’est pour qu’ils puissent grandir avec une identité juive forte en espérant que cela donne envie à certains - pas à tous - de prendre une part active dans l’avenir de la communauté. Mais en espérant aussi que ces jeunes, quelle que soit leur place dans ce leadership, se sentent à titre individuel les passeurs d’une tradition juive. Cet élément est essentiel. Paradoxalement à ce qu’on peut croire, et bien que j’ai été en poste dans des années tragiques pour la France et pour la communauté, je suis convaincu que l’Alyah reste l’aboutissement d’un processus identitaire. L’Alyah a été accélérée par des facteurs exogènes mais je pense qu’elle est pour chaque juif le résultat d’un processus. Entre 2014 et 2016, plusieurs milliers de familles venaient à nous et assistaient à nos réunions d’information et dans ces moments-là, elles nous disaient rarement : « On veut quitter la France parce qu’on a peur ». Elles nous disaient : « On veut partir pour assurer un meilleur avenir à nos enfants ». La question était existentielle, pas sur la menace sécuritaire mais sur le sens de la vie. Les événements, notamment les attentats de janvier 2015 ont accéléré le processus, mais la relation à Israël existait déjà pour ces personnes qui ne sont pas parties à 60 ans, mais à 40… 


A.J.: Dans ces années difficiles, vous incarniez les modalités du départ des Juifs français, lequel faisait la Une des journaux. Vous sentiez-vous investi d’une responsabilité particulière dans vos prises de parole publiques ?  

D.B. : Nous avons eu une visibilité extrêmement importante, c’est vrai. Le terme Alyah était prononcé jusqu’au sommet de l’Etat, elle devenait un phénomène de société. A ce moment-là, nous avons eu une double responsabilité. La première était une responsabilité privée et c’est elle qui nous fait trembler à chaque fois qu’on accompagne une famille parce qu’on se sent investi d’une mission tant on sait que la vie de cette famille va changer. La seconde responsabilité, était notre parole publique. Je n’étais pas préparé à cette surexposition médiatique de l’Alyah. Quand je suis revenu en octobre 2014 pour ma seconde mission, nous étions après l’été 2014 - la synagogue de la Roquette, Sarcelles et trois mois plus tard, l’Hypercasher. Nous avons décidé de ne pas jouer la carte de l’alarmisme et de l’instrumentalisation de ce moment douloureux. Ceci pour deux raisons : la première, encore une fois, parce que nous pensions qu’Israël était le résultat d’un processus identitaire et nous ne voulions pas associer Israël à quelque chose de négatif. Et la seconde parce que nous avons senti que notre mission n’était pas de faire le travail des institutions communautaires françaises dont le rôle est de dire combien la situation est problématique, dangereuse et délicate. Notre rôle était celui d’accompagner de la façon la plus humaine et professionnelle possibles les personnes qui avaient fait le choix de partir. Aux médias, nous avons toujours insisté pour dire qu’il ne fallait pas réduire l’Alyah à un bandeau de CNN et que la situation était beaucoup plus complexe. J’ai toujours pensé que l’Alyah, ces années-là, reflétait également des maux de la société française, notamment les questions d’identité. 


A.J.: Votre successeur Ouriel Gottlieb sera-t-il, lui aussi, dans cette vision mesurée ? 

F.B. : Ouriel connaît très bien la communauté. Il a été mon adjoint ces deux dernières années et c’est une chance extraordinaire car nous avons réussi à inscrire le changement dans la continuité. Il va poursuivre la mission d’accompagnement des personnes tout en restant un pont essentiel et nécessaire entre les institutions communautaires françaises et l’Etat d’Israël. 


« Je garde le souvenir de l’accueil très chaleureux qui m’a été fait »



A.J.: Quels souvenirs marquants garderez-vous de ces années ? 

F.B. : Il y en a tellement mais je garde le souvenir de l’accueil très chaleureux qui m’a été fait. La communauté juive de France, pour nombre de ses membres, vit sa relation et son attache avec Israël de façon décomplexée, sans contradiction entre le fait d’être juif français intégré à la cité et d’avoir en même temps une partie de sa famille en Israël. C’était aussi une grande joie d’accompagner tous les étés les vols groupés de olim. C’était la seule fois dans l’année où je voyageais avec des olim et le fait d’être  à leurs côtés concrétisait et alimentait la dimension humaine qui doit rester au cœur de notre travail. L’émotion intense de ces départs collectifs me permettait de rester connecté à l’humain. 

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