Default profile photo

20 Mai 2019 | 15, Iyyar 5779 | Mise à jour le 17/05/2019 à 13h36

Rubrique France/Politique

Judith Cohen Solal & Jonathan Hayoun : « Les institutions juives ont tenu bon »

Ancien président de l’UEJF et aujourd’hui documentariste, psychanalyste et conceptrice du programme CoExist, Jonathan Hayoun et Judith Cohen Solal sont de fins connaisseurs de la vie communautaire. Dans leur enquête de terrain, « La Main du Diable »*, ils démontrent que loin de certaines idées répandues, les Juifs de France ne se sont vraiment pas laissés séduire par l’extrême-droite.

Actualité Juive : Pourquoi êtes-vous allés vérifier puis démontrer que la communauté juive n’avait pas succombé aux sirènes de l’extrême-droite ? 


Judith Cohen-Solal : Durant la campagne pour les présidentielles de 2017, cette « dédiabolisation du Front national » dont on ne cessait de parler m’avait parue assez incroyable. Tout d’un coup, les leaders de ce parti étaient diabolisés et, de fait, des victimes. Ce faisant, ils devenaient des partenaires, voire des frères de cœur et d’armes de la communauté juive. A force de parler de cette dédiabolisation du FN, cela faisait entrer dans l’esprit des gens l’idée que c’était nous, les médias, l’opinion publique, qui abusions et qui diabolisions ce parti.

 Jonathan Hayoun : Durant cette période aussi, il y a eu un fantasme agité quant à savoir si « les électeurs juifs seraient tentés par le FN ». Nous avons donc voulu mener l’enquêter et aller voir cela de plus près pour dépasser le fantasme sous-entendu. Alors qu’il y a une banalisation générale du Front national, les institutions juives ont su tenir bon, d’autant mieux que la communauté était une des premières cibles à neutraliser, voire à séduire pour ce parti. 


A.J.: Les résultats électoraux que vous analysez montrent en effet que Marine le Pen a fait des scores bien inférieurs à sa moyenne dans les quartiers à forte population juive…


J.C.S. : En effet. Et si l’on a pu entendre des discours provocateurs ici et là à travers nos coreligionnaires, ils ne se sont pas traduits dans les actes. Qui dans un dîner de famille n’a pas entendu un proche dire que finalement Marine Le Pen n’avait peut-être pas si tort… Après coup, ces personnes-là reconnaissaient qu’elles n’étaient pas allées jusqu’à voter pour elle. 


A.J.: Avez-vous eu le sentiment que pour la communauté juive, la lutte contre l’extrême gauche a supplanté la lutte contre l’extrême-droite ? 


J.H. : Tout à fait et je trouve dommage de vouloir hiérarchiser les luttes ou de considérer qu’il faudrait s’adonner plus volontiers à l’une des deux. Baisser la garde contre l’extrême-droite me paraît problématique. 

J.C.S. : C’est la virulence de l’antisionisme dans le discours de l’extrême-gauche qui provoque de très fortes réactions. Faisant beaucoup plus attention dans leurs déclarations, Marine Le Pen et le Rassemblement national ne disent finalement pas de choses vraiment choquantes. Avec la communauté juive, ils défendent aussi parfois des causes communes comme la lutte contre la menace islamiste. Tandis que le discours antisioniste affiché et assumé de l’extrême-gauche provoque des réactions beaucoup plus virulentes. Mais au final, les deux font peur…


A.J.: Vous racontez qu’au moment de l’entre-deux tours des dernières présidentielles, les instances communautaires ont constitué une cellule de crise informelle pour envisager le scénario du pire : aller jusqu’à appeler les Juifs à quitter la France si Marine Le Pen devait remporter l’élection…


J.H. : Savoir qu’il existe des cellules de réflexion est à la fois inquiétant et rassurant. Que faire en effet dans le cas où l’extrême-droite arriverait au pouvoir ? C’est aussi la question à laquelle nous avons voulu répondre en allant à la rencontre de la communauté dans les villes remportées par l’extrême-droite. Et il s’avère que dans ces endroits-là la communauté n’a pas quitté les lieux. 


A.J.: Justement, votre travail de terrain vous a menés dans des villes où l’extrême-droite a remporté la municipalité pour observer la façon dont vivaient les communautés juives locales…


J.H. : On a cherché à comprendre si les contacts qu’il peut parfois y avoir entre les représentants communautaires et ces élus relevaient de l’adhésion à leur politique ou du pragmatisme. Et dans ces villes frontistes, la communauté juive n’a pas à rougir de son comportement. Il s’est avéré de façon saisissante que c’est par pur pragmatisme et par souci de l’avenir des carrés juifs des cimetières (gérés par les mairies) que les relations demeurent. 

Quant au Rassemblement national, une fois arrivé au pouvoir, ce parti ne cherche plus tellement à bien s’entendre avec les Juifs.  Il opte au mieux pour une sorte de neutralité, au pire pour un mouvement d’attaque, comme cela a pu être le cas à Toulon. 

Powered by Edreams Factory