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17 Juillet 2019 | 14, Tammuz 5779 | Mise à jour le 17/07/2019 à 18h17

Rubrique France/Politique

Interview exclusive

Alain Finkielkraut : « Je réfléchis aujourd’hui à la possibilité de porter plainte »

Alain Finkielkraut (DR)

Alain Finkielkraut n’écarte plus la possibilité de déposer plainte après l’agression antisémite dont il a été victime en marge d’un cortège des Gilets jaunes. Joint mardi soir, devant les images des rassemblements contre l’antisémitisme, il se dit « en pleine réflexion ».

Actualité Juive: La vidéo de votre agression vous montre esquissant un sourire face à vos agresseurs. Quel était le sens de ce sourire ? Etait-ce de la sidération, de la peur, de la colère ? 

Alain Finkielkraut : J’ai d’abord, en effet, été sidéré par la soudaineté des invectives car à peine étais-je arrivé boulevard Montparnasse pour rentrer chez moi que j’ai été reconnu et insulté. La sidération s’est ensuite accompagnée d’une concentration parce que mes insulteurs criaient tellement fort que j’avais du mal à entendre très exactement ce qu’ils disaient. Lorsque j’ai vu qu’ils étaient de plus en plus nombreux, j’ai eu un peu peur. J’ai rebroussé chemin et très vite, un cordon de policiers s’est interposé entre eux et moi et la peur s’est dissipée aussitôt. Dans ce sourire, il y avait aussi peut-être un sentiment de déjà vu. Ce moment très pénible m’en rappelait d’autres, notamment mon expulsion de Nuit Debout. J’avais été avec mon épouse Place de la République pour voir et je n’avais pas pu tenir un quart d’heure dans cette agora. J’ai été pris à partie, bousculé et obligé de quitter la Place dans des conditions extrêmement désagréables puisque j’étais suivi par un cortège de gens qui m’invectivaient et qui, pour finir, m’ont craché dessus. Tout cela n’est donc pas tout à fait nouveau pour moi, hélas.   


A.J.: Que révèlent ces injures émanant d’un homme lié à la mouvante salafiste sur la nature de l’antisémitisme dont vous avez été victime et de l’antisémitisme actuel ? 

A.F. : Il y a aujourd’hui une coagulation des haines. Plusieurs sortes d’antisémitisme se donnent rendez-vous. Celui dont j’ai été l’objet n’a rien à voir avec l’antisémitisme classique que d’aucuns appellent l’idéologie française. Je n’ai pas été traité de « sale juif » mais de « raciste », de « grosse merde sioniste » et de « fasciste ». Et celui qui m’a dit « La France est à nous » ne reprenait pas à son compte le vieux slogan nationaliste « La France aux Français » puisque c’était effectivement un salafiste qui exhibait son keffieh et qui voulait dire « La France a vocation à devenir une terre d’Islam ». C’était un apôtre de ce que certains appellent le grand remplacement. C’était un remplaciste déchaîné et il disait au Juif que j’étais, que je n’avais rien à faire dans le pays qu’il s’imaginait en train de conquérir. Il me renvoyait à Tel-Aviv où d’ailleurs pour lui, je n’avais rien à faire non plus puisque c’est une terre d’Islam, à ses yeux, usurpée par les Juifs. Donc il ne me renvoyait nulle part. Cette haine antiraciste est la première chose à constater. Je n’ai pas eu affaire à des gros bras qui avaient, tatouée au bras ou au torse, une croix gammée et qui me traitaient de sale juif. J’ai eu affaire à des excités qui me considéraient comme un nazi et qui parlaient au nom des Palestiniens ou, plus généralement, au nom de la souffrance de l’humanité opprimée. La vigilance traditionnelle est donc prise en défaut par la rhétorique de cet antisémitisme. On ne peut même pas s’appuyer sur la mémoire du génocide pour le combattre puisque ce sont précisément des gens qui accusent les Juifs de perpétuer à travers Israël un Holocauste contre les Palestiniens.


« Les fauteurs de haine antiraciste se drapent dans leur défense des opprimés »     


A.J.: Si l’antisémitisme se pare  du vernis de l’antiracisme, est-il devenu inattaquable ? 

A.F. : Il n’est pas inattaquable, il est plus difficile à attaquer car il est surtout inculpabilisable. J’ai vu quelques images de la manifestation Place de la République et j’ai entendu des lycéens réciter un texte évoquant la vie dans les camps de la mort. C’était absolument à côté de la plaque ! Ce n’est pas ce qu’on peut dire à des gens qui dénoncent sans cesse le nazisme juif et qui tracent un signe d’équivalence entre l’étoile de David et la croix gammée. Il faut prendre conscience du type de haine auquel on a affaire et du discours qui porte cette haine, sinon on risque de donner des coups d’épée dans l’eau. 


A.J.: Que pensez-vous du déplacement du président Emmanuel Macron au Mémorial de la Shoah ?

A.F. : Je comprends très bien le geste du président de la République, mais je ne crois pas que ce soit tout à fait à la mesure de ce que nous vivons et ma mésaventure devrait aider les gens à réfléchir. Cela me fait penser à ce tweet d’un journaliste du Nouvel Observateur quand on a découvert que l’assassin de Toulouse et de Montauban s’appelait Mohamed Merah. Le journaliste a tweeté « Putain je suis dégoûté que ce ne soit pas un nazi ». Tout est dit ! Quand on a affaire à des nazis et il y en a, on est à la fois effrayés et contents, il y a une sorte de jubilation à se dire que la bête immonde a la tête qu’on connaît. A ce moment-là, on se mobilise sans mal et on utilise les mots qu’il faut. Mais quand une autre bête immonde sort du ventre encore fécond, on est désorientés et on choisit très souvent le déni. Le journal Le Monde a décrit l’agression dont j’ai été victime, il a reproduit les mots du salafiste mais le journal ne dit pas que l’insulteur était un salafiste. Donc quand le lecteur entend « La France est à nous », il pense immédiatement à la France aux Français et Le Monde induit ce contresens pour ne pas stigmatiser une population déjà stigmatisée. C’est ça qui est terrible. L’antisémitisme classique suscite une réprobation et une indignation générales, mais l’antisémitisme venu d’ailleurs produit dans une certaine frange de l’opinion bien-pensante, une gêne qui va souvent jusqu’au déni. Je voudrais ajouter sur les Gilets jaunes un peu décérébrés qui m’ont invectivé : d’où tenaient-ils que je suis sioniste, fasciste et raciste ? D’une frange très active du monde journalistique et intellectuel. C’est la réputation qu’on me fait depuis vingt ans dans certaines facs et certaines rédactions. J’ai le label de l’infamie, du réactionnaire et du raciste. Les Gilets jaunes ont traduit en injures ces anathèmes proférés par des intellectuels. Et quand j’entends aujourd’hui Jean-Luc Mélenchon dire que malgré mes idées détestables, il faut me soutenir face aux agressions dont je suis victime, j’éprouve un sentiment de révolte. Mais qui a des idées détestables ? Si vous êtes de droite, vous n’êtes pas détestable. Si vous êtes conservateur, vous n’êtes pas détestable. Si vous êtes réactionnaire même, vous n’êtes pas détestable. Vous n’êtes détestable dans la France d’aujourd’hui que si vous êtes raciste. C’est le discours de Mélenchon qui arme ceux qui veulent me lyncher. De Mélenchon, d’Aude Lancelin et de Frédéric Lordon quand il dit que je suis un des porte parole les plus notoires de la violence raciste identitaire. Ça commence à bien faire.


A.J.: Comment lutter contre ces incitateurs de haine antiraciste ?

A.F. : C’est très difficile car même quand on les désigne, ils ne peuvent se sentir coupables de quoi que ce soit. Ils sont drapés dans leur défense des opprimés et de l’humanité souffrante. Ils ont en apparence la morale pour eux. 


A.J.: Que disent des Gilets jaunes d’où elles s’expriment, ces paroles de haine décomplexées ?  

A.F. : D’entrée de jeu, il y avait un élément inquiétant chez les Gilets jaunes, c’était l’antiélitisme. Cette idée que toute éminence est suspecte. Que les hommes politiques s’en mettent plein les poches et que la parole doit revenir aux citoyens. J’ai été à mon avis aussi la cible de cet antiélitisme. Les Gilets jaunes, c’est la passion démocratique de l’égalité portée jusqu’au nihilisme.  


A.J.: Vous avez décidé de ne pas porter plainte. Pourquoi ?

A.F. : Je ne suis pas sûr de moi. Je ne souhaite pas porter plainte mais il serait dommage que ces gens, après leur forfait, aient un sentiment d’impunité. Ce serait, je crois, un signal très dangereux envoyé à tous les insulteurs, à tous les lyncheurs. Je suis en pleine réflexion sur ce que je dois faire.

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